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Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

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Différentes approches du problème
de la jalousie

Alexander Berzin
mars 2004
Traduit par Véronique et Michel Zaregradsky

À propos des émotions perturbatrices

Nous faisons tous l’expérience d’émotions perturbatrices (nyon-mongs, skt. klesha, émotions affligeantes) – états d’esprit qui, si on les laisse se développer librement, nous font perdre notre paix mentale et nous désarçonnent au point d’en perdre la maîtrise de nous-mêmes. L’avidité, l’attachement, l’hostilité, la colère et la jalousie sont des exemples courants. Ces émotions déclenchent l’apparition de différentes pulsions mentales (karma) telles qu’elles conduisent en général à des comportements destructeurs. Ces pulsions peuvent pousser à agir de façon destructrice envers les autres ou à se comporter d’une façon autodestructrice d’une manière ou d’une autre. Il en résulte que nous créons des problèmes et des souffrances pour les autres et donc, forcément, pour nous-mêmes.

Il existe une grande gamme d’émotions perturbatrices. Chaque culture regroupe intellectuellement et arbitrairement un ensemble d’expériences affectives communes à la plupart des membres de la société dont elle est composée, décide de certaines caractéristiques déterminantes pour décrire cet ensemble en tant que catégorie, et donne ensuite un nom à la catégorie. Bien sûr, chaque culture choisit différents ensembles d’expériences affectives qui lui sont communes et différentes caractéristiques déterminantes pour les définir, créant ainsi différentes catégories d’émotions perturbatrices.

En général les différentes catégories d’émotions perturbatrices définies par les différentes cultures ne se recouvrent pas exactement car les définitions des émotions diffèrent légèrement. Par exemple, le sanskrit et le tibétain ne connaissent qu’un seul mot pour « jalousie » (phrag-dog, skt. irshya) alors que la plupart des langues occidentales en connaissent deux. En anglais, on utilise les termes jealousy et envy, en français « jalousie » et « envie », en allemand Eifersucht et Neid. La différence entre les deux termes anglais n’est pas exactement la même que celle qui existe entre les deux termes allemands, et les termes en sanskrit et en tibétain ne correspondent exactement à aucun des autres termes utilisés dans l’une des autres langues. Si, en tant qu’Occidentaux, nous faisons l’expérience de problèmes affectifs qui, dans le cadre de cette catégorie générale, sont désignés selon les catégories formulées par nos propres cultures et langues et que nous souhaitons apprendre des méthodes bouddhiques pour les surmonter, il peut s’avérer fort utile, tout en conceptualisant nos émotions, de procéder à leur analyse et à leur déconstruction en plusieurs émotions perturbatrices mélangées entre elles telles qu’elles sont décrites dans le bouddhisme.

La « jalousie » telle qu’elle est définie dans le bouddhisme et l’ « envie » telle qu’elle est définie en anglais

Dans les textes bouddhiques de l’abhidharma, la « jalousie » s’apparente à l’hostilité. La jalousie y est définie comme « une émotion perturbatrice focalisée sur ce que les autres ont accompli, que ce soient des accomplissements d’ordre personnel, matériel ou professionnel – comme leurs qualités, leurs possessions ou leurs succès – et sur l’incapacité à supporter leurs réussites à cause d’un attachement excessif à nos intérêts personnels ou au respect que nous pouvons recevoir. »

L’attachement signifie ici que nous nous focalisons sur un domaine de la vie dans lequel les autres ont mieux réussi que nous et que nous en exagérons les aspects positifs. Mentalement, nous faisons de ce domaine l’un des aspects les plus importants de la vie et nous faisons dépendre de lui notre confiance en nous. Une préoccupation de soi démesurée et un attachement à soi-même sont sous-jacents à cette attitude. Ainsi, nous sommes jaloux parce que nous sommes « attachés à nos intérêts personnels ou au respect que nous pouvons recevoir » en ce qui concerne ce domaine particulier de la vie. Par exemple il se peut que nous fassions une fixation sur notre argent ou sur notre apparence physique. D’autre part, la jalousie s’apparente à l’hostilité en ce sens qu’elle contient, en plus de cet attachement, un fort élément de ressentiment par rapport à ce que les autres ont atteint dans ce domaine. Elle est le contraire de se réjouir avec les autres et d’être content de leur succès.

En anglais, selon l’une des définitions de la jalousie, la jalousie est « un sentiment d’hostilité envers une personne dont on croit qu’elle a la jouissance d’un certain avantage ». Cette définition ne recouvre qu’en partie la définition bouddhique car il y manque le facteur d’attachement au domaine dans lequel l’autre personne est avantagée. La définition implique seulement qu’il peut s’agir, ou non, d’un avantage véritable, mais ne remet pas en question l’importance véritable du domaine du dit avantage, pas plus que la préoccupation de « soi ».

D’autre part, la jalousie telle qu’elle est définie dans le bouddhisme recouvre en partie, mais pas complètement, le mot anglais envy ou « envie » en français. Le terme « envie » est un peu plus large. Il comprend en plus ce que le bouddhisme appelle « convoitise » (brnab-sems). La convoitise est un « désir excessif envers quelque chose que quelqu’un possède ». En anglais, la définition de l’envie est la suivante : l’envie est la conscience douloureuse et empreinte de ressentiment par rapport à un avantage dont jouit une autre personne et le souhait de jouir du même avantage. Autrement dit, en plus de notre incapacité à supporter la réussite des autres dans un domaine particulier de la vie dont, comme le bouddhisme le souligne, nous exagérons l’importance, l’envie est le désir de jouir nous-mêmes de cette réussite. Il se peut que nous soyons défavorisés ou que nous ayons un manque dans ce domaine, ou encore il se peut aussi que nous soyons suffisamment pourvus ou même que nous dépassions la moyenne dans ce domaine, mais si nous sommes envieux et que nous en voulons davantage, alors notre convoitise devient de l’avidité. Souvent, bien que pas nécessairement, l’envie contient le souhait que les autres soient privés de leur réussite pour que nous en ayons la jouissance. Dans ce cas, il y a un ingrédient de plus qui vient se greffer sur cette émotion : c’est celui de la méchanceté.

L’envie, en tant que mélange de jalousie et de convoitise, conduit à la concurrence. Ainsi, Trungpa Rinpotché parlait de la jalousie comme d’une émotion perturbatrice qui pousse à entrer en forte concurrence avec les autres et à travailler fanatiquement pour se dépasser soi-même ou pour dépasser les autres. Ceci va de pair avec un comportement en force : c’est ce qui s’appelle la « famille karmique ». Parce que nous sommes jaloux et envieux de ce que les autres ont accompli, nous nous poussons nous-mêmes ou nous poussons les autres qui sont sous notre autorité, à faire toujours plus, comme dans les compétitions de sports extrêmes ou dans la concurrence commerciale. C’est pourquoi le bouddhisme utilise le cheval comme symbole de la jalousie. Mû par sa jalousie, le cheval fait la course contre les autres chevaux. Le cheval ne supporte pas qu’un autre cheval coure plus vite que lui.

[Voir : Les traits de caractères des cinq familles de bouddhas au quotidien : présentations du tantra de l’anuttara yoga dans la tradition Guéloug et du Mahamudra dans la tradition Karma Kagyu.]

À propos de la jalousie et de la concurrence

Il est vrai que dans le bouddhisme, la jalousie est étroitement apparentée à la concurrence, même si elle n’y mène pas forcément. On peut être jaloux d’une autre personne, mais si l’on a peu d’amour-propre, on ne cherchera même pas à lui faire concurrence. De même, la concurrence n’implique pas forcément que l’on soit jaloux. Il y a des gens qui aiment concourir, faire des compétitions sportives pour le simple plaisir, pour s’amuser ou pour être en société sans pour autant vouloir marquer des points.

Le bouddhisme établit des associations différentes pour la jalousie et pour la concurrence. Par exemple, dans L’engagement dans la conduite d’un boddhisattva (sPyod-‘jug, skt. Bodhicharyavatara), Shantidéva, dans une discussion, met ensemble la jalousie envers les personnes qui sont dans une position plus élevée que nous, la concurrence avec les personnes qui sont sur le même plan que nous et l’arrogance envers les personnes dont le statut est inférieur au nôtre. La discussion se situe dans le contexte de la méthode pour apprendre à considérer tous les êtres comme nos égaux.

Le problème que le bouddhisme aborde ici est le sentiment que « je » suis exceptionnel(le), sentiment qui sous-tend ces trois émotions perturbatrices. Par exemple, si nous pensons et avons le sentiment que ce « je » est la seule personne capable d’exécuter une tâche correctement, comme d’apprendre à conduire à un(e) ami(e), alors nous devenons jaloux si c’est quelqu’un d’autre qui le fait, mais ceci ne mène pas nécessairement à la concurrence. Si, d’autre part, nous pensons et avons le sentiment que ce « je » est la seule personne à mériter quelque chose en particulier, par exemple, d’avoir un avancement, et que nous sommes envieux lorsque quelqu’un d’autre réussit, alors nous entrons en concurrence. Nous devons dépasser l’autre personne, même si nous avons nous-mêmes déjà pas mal réussi. Dans ces deux cas, la jalousie et l’envie sont sous-tendues par un puissant sentiment de « soi » et une forte préoccupation de soi-même. Nous ne considérons pas les autres de la même façon que nous. Nous nous considérons comme spéciaux.

Ce que le bouddhisme propose comme remède aux problèmes et au malheur causés par les différentes formes de jalousie, l’envie, la concurrence et l’arrogance, est un traitement de l’illusion sous-jacente aux sentiments de « moi » et de « toi ». Il faut parvenir à la compréhension et à la vision que nous sommes tous égaux. Tout le monde a les mêmes capacités fondamentales en ce sens que tout le monde a la nature de bouddha. Tout le monde a la même aspiration au bonheur et au succès et personne ne veut être malheureux ou essuyer un échec. À ce stade, il n’y a rien qui soit exceptionnel à ma personne. Le bouddhisme enseigne aussi l’amour – souhaiter que tout le monde soit heureux. Lorsque nous apprenons à voir les autres comme nos égaux en termes de nature de bouddha et d’amour, alors nous avons créé l’espace et l’ouverture permettant d’entrer en relation avec des personnes qui ont davantage de succès que nous ou qui ont réussi là où nous avons échoué. Nous nous réjouissons de leur succès car nous souhaitons que tout le monde soit heureux. Au lieu de voir les autres en concurrents et de nous appliquer à les dépasser, nous faisons de notre mieux pour les aider à réussir car les autres et nous-mêmes sommes tous égaux. Quant à ceux qui ont moins bien réussi que nous, nous essayons aussi de les aider, plutôt que d’avoir des sentiments triomphants à leur égard, d’afficher des airs supérieurs ou de nous comporter en prétentieux.

Facteurs culturels d’encouragement à la jalousie et à la concurrence

Les méthodes proposées dans le bouddhisme sont extrêmement avancées et particulièrement difficiles à appliquer lorsque notre jalousie et nos comportements de concurrence qui se manifestent spontanément sont accentués, renforcés, et même récompensés par certaines valeurs culturelles occidentales. Après tout, la plupart des enfants aiment spontanément gagner et pleurent lorsqu’ils perdent. Mais en plus, de nombreuses cultures occidentales prônent le capitalisme comme étant tout naturellement la meilleure forme de société démocratique. En toile de fond se trouve la théorie de la survie du plus fort qui fait de la concurrence la force motrice et fondamentale de la vie, plutôt que par exemple l’amour et l’affection. D’autre part, avec leur obsession pour les sports de compétition et leur glorification des meilleurs athlètes et des riches de ce monde, les cultures occidentales exagèrent l’importance de remporter des succès et de gagner.

Quant au système politique dans son ensemble, de démocratie et de vote, il implique lui aussi un système de concurrence dans lequel les candidats s’offrent et se vendent en essayant de convaincre par tous les moyens qu’ils sont mieux que leurs rivaux pour remplir l’office convoité. Et en plus de cet effort intense pour prouver que « Le meilleur, c’est moi », une pratique commune en Occident lors des campagnes électorales consiste à chercher par tous les moyens à mettre en évidence et à exagérer les points faibles des autres candidats considérés comme des adversaires ou rivaux, même dans le domaine de leur vie privée, et d’en faire une grande publicité à la seule fin de les discréditer. De nombreuses personnes considèrent que ce genre de comportement, qui est en fait basé sur la jalousie et la concurrence, est juste et louable.

D’un autre côté, la société tibétaine fronce les sourcils devant quiconque dévalorise les autres ou se vante d’être le meilleur. Ces comportements sont attribués à des traits de caractère négatifs. En fait, le premier vœu-racine du bodhisattva est de ne jamais se louer soi-même ni de rabaisser les autres en présence de personnes dont la position est inférieure à la sienne – ce qui engloberait ici les actions publicitaires précédemment mentionnées qui visent à dévaloriser les autres candidats et qui s’adressent aux électeurs. Ces pratiques sont ici motivées par le désir d’obtenir des avantages, des compliments, de l’affection, du respect etc. de la part des personnes à qui le discours s’adresse, et des sentiments de jalousie envers les personnes que l’on rabaisse. Que les informations transmises soient justes ou fausses ne fait aucune différence. Contrastant avec ce comportement, une attitude d’extrême modestie et des phrases comme « Je n’ai pas de qualités, je ne sais rien » est considéré par la société tibétaine comme digne d’éloge. Ainsi, la démocratie et les campagnes électorales telles qu’elles sont pratiquées sous la forme occidentale habituelle sont complètement étrangères à la société tibétaine et ne peuvent pas fonctionner.

Le seul fait de dire que l’on a l’intention de se présenter aux élections est interprété comme un signe d’arrogance et l’on est aussitôt soupçonné d’avoir des motivations non altruistes. Le seul compromis possible serait une représentation des candidats – en aucun cas des candidatures directes – des ambassadeurs décrivant les qualités et réalisations de leurs candidats sans faire de comparaison avec ce que les concurrents au même poste ont à offrir et sans les critiquer. Et pourtant ceci n’arrive pratiquement jamais. En général les personnages les plus connus, par exemple des personnes issues de la noblesse ou des lamas réincarnés, sont désignés candidats d’office. On ne leur demande même pas s’ils souhaitent se présenter. Et s’ils disent qu’ils ne souhaitent pas se présenter, leur refus est pris pour un signe de modestie car dire « oui » immédiatement serait un signe d’arrogance et d’avidité de pouvoir. Et une fois nommés, il leur est presque impossible de refuser. Le vote se passe sans campagne. Les gens votent pour le candidat qui est le plus connu.

Ainsi, la méthode bouddhique qui consiste à se réjouir de la victoire des autres – et celle, encore plus forte, qui consiste à laisser la victoire aux autres et à accepter la défaite pour soi-même – n’est peut-être pas le premier remède à appliquer pour des Occidentaux fortement convaincus des vertus du capitalisme et du système occidental de la campagne électorale. En tant qu’Occidentaux, il se peut que nous devions d’abord réévaluer la validité de nos valeurs culturelles et nous intéresser aux formes de jalousie et de concurrence qui se manifestent à la suite d’un endoctrinement dû à l’acceptation de ces valeurs, avant d’aborder les formes de jalousie et de concurrence qui se manifestent spontanément.

Le marché indien est un exemple qui peut nous aider à voir la relativité de la jalousie et de la concurrence ancrées dans la culture occidentale. En Inde, il y a des marchés aux tissus, aux bijoux, aux légumes, etc. Sur chacun de ces marchés, on peut voir les étals et les boutiques disposés côte à côte, rangée après rangée, avec presque exactement les mêmes marchandises. La plupart des marchands sont amis entre eux et sont souvent assis tous ensemble à boire du thé devant leur commerce. Leur attitude est que si leur commerce marche plus ou moins bien, c’est à leur karma qu’ils le doivent.

La jalousie dans le sens occidental du terme

Alors que, dans le bouddhisme, la discussion sur la jalousie porte sur l’émotion perturbatrice – sans toutefois la recouvrir – qui équivaut à l’envie en anglais, connaît une autre émotion perturbatrice particulière qui s’appelle « jalousie ». Pour la plupart des Occidentaux, ce genre de jalousie est source d’encore plus de souffrances que les sortes de jalousie décrites dans le bouddhisme.

Cette forme de jalousie, au lieu de porter sur ce qu’une autre personne a reçu et que nous n’avons pas reçu, porte sur quelqu’un qui donne quelque chose à quelqu’un d’autre plutôt qu’à nous. Ainsi, la première définition de la jalousie que nous trouvons dans le dictionnaire anglais est « une intolérance vis-à-vis de la rivalité ou de l’infidélité ». Par exemple, nous ressentons de la jalousie si notre conjoint ou notre bien-aimé(e) flirte ou passe du temps avec d’autres que nous. Un chien aussi ressent ce type de jalousie lorsqu’un nouveau-né arrive au foyer. Nous voyons donc que, comme dans la forme de jalousie définie dans le bouddhisme, nous trouvons ici des éléments de ressentiment et d’hostilité. Mais en plus, nous y trouvons des éléments importants d’insécurité et de méfiance.

Si nous ne sommes pas sûrs de nous, nous sommes jaloux lorsqu’un(e) ami(e), notre conjoint ou notre aimé(e) se trouve avec quelqu’un d’autre que nous. C’est parce que nous ne sommes pas sûrs de notre valeur, pas sûrs de l’amour de l’autre pour notre « moi » et ainsi, nous n’avons pas confiance en l’autre, notre ami(e), notre conjoint, notre aimé(e). Nous avons peur que notre « moi » soit quitté.

Pour gérer ce genre de jalousie, il faut aussi apprendre que nous sommes tous égaux. Mais comme notre problème ici ne résulte pas d’un endoctrinement dû à des valeurs culturelles, il est peut-être plus facile d’essayer d’aller directement à des méthodes bouddhiques. Le cœur a la capacité d’aimer tout le monde – c’est un aspect de la nature de bouddha. Un moyen de vaincre la jalousie consiste à se rappeler cette vérité. Autrement dit, tout le monde a un cœur capable d’aimer tout le monde, y compris notre ami(e) ou notre bien-aimé (e). Mais si notre ami(e) ou bien-aimé (e) est à ce point fermé(e) que son cœur n’a pas de place pour nous, alors nous pouvons éprouver de la compassion à son égard car ceci signifie qu’il ou elle ne se rend pas compte de sa nature de bouddha et de ses capacités et se prive, en conséquence, de l’une des plus grandes joies de la vie.

Nous-mêmes avons besoin de nous ouvrir à tout le monde. Si notre cœur est ouvert, alors nous pouvons ressentir de l’amour pour nos ami(e)s, notre conjoint(e), nos animaux familiers, nos parents, notre pays, notre peuple, la nature, Dieu, un passe-temps, le travail, etc. Dans notre cœur, il y a de la place pour tout, toutes et tous. L’amour n’exclut rien. Nous sommes parfaitement capables de nous occuper de tous les objets de notre amour, d’entretenir une relation avec chacun en particulier et d’exprimer nos sentiments à chacun d’eux de la manière qui convient. Nous n’exprimons pas notre amour et notre affection envers notre chien de la même manière qu’envers notre conjoint ou nos parents. Nous n’avons pas non plus de relations sexuelles avec tout le monde.

Les questions de la monogamie et de l’infidélité sexuelle sont extrêmement complexes et entraînent avec elles de nombreuses autres questions. Ce n’est pas le sujet ici. En tout cas, si notre partenaire sexuel, surtout s’il s’agit de notre conjoint et encore plus si nous avons ensemble des enfants en bas âge, nous est infidèle ou passe la plupart de son temps avec d’autres, la jalousie, le ressentiment et la possessivité ne sont jamais des réponses affectives adéquates. Il faut gérer la situation d’une façon plus sobre. Leur faire des scènes ou leur donner un sentiment de culpabilité n’a pas grande chance de les amener à nous aimer.

Ces réponses émotionnelles perturbatrices aussi sont en partie influencées culturellement. Par exemple, une épouse indienne ou japonaise ne s’attend pas à ce que son époux passe son temps libre avec elle après le travail, elle s’attend plutôt à ce qu’il suive les normes de l’entreprise où il travaille et sorte avec ses amis hommes. Ainsi dans la plupart des cas, elle se satisfait de mener une vie sociale avec ses amies femmes, séparément de son mari.

D’autre part, si l’on croit que l’amour et l’amitié proche ne peuvent avoir exclusivement qu’une seule et même personne pour objet et que, si cette autre personne éprouve de l’amitié pour une tierce personne, il n’y a pas de place pour « moi », alors c’est de la jalousie. La jalousie repose sur le sentiment d’un « moi » solide qui doit être exceptionnel et d’un « toi » solide qui est tellement exceptionnel que la seule chose qui compte, c’est l’amour de cette personne à notre égard. Même s’il y a beaucoup d’autres gens qui nous aiment et que nous aimons, nous tendons à l’ignorer et sommes d’avis que « ça ne compte pas ».

Ouvrir notre cœur continuellement à autant de monde que possible et reconnaître l’amour que les autres – amis, parents, animaux familiers, etc. – ont, ont eu et auront pour nous, nous aide à nous sentir plus sûrs sur le plan affectif. Ceci, à son tour, nous aide à surmonter toute fixation que nous pourrions avoir sur quelqu’un en tant qu’objet particulier de notre amour, y compris nous-mêmes.

L’omniscience et l’amour universel, tous deux impliquent que l’on englobe tout le monde dans son esprit et dans son cœur. Et pourtant cela n’empêche pas un bouddha, lorsqu’il porte son attention sur quelqu’un ou qu’il est avec quelqu’un, de le faire à cent pour cent, d’être cent pour cent avec cette personne. C’est-à-dire qu’avoir de l’amour pour tout le monde ne veut pas dire pour autant que l’amour que l’on porte à chacun en particulier soit édulcoré. Par conséquent nous n’avons pas besoin d’avoir peur d’ouvrir notre cœur à beaucoup de gens sous prétexte que nos relations interpersonnelles risqueraient de ce fait de perdre de leur intensité ou de devenir moins épanouissantes. Il est possible que, de ce fait, nous nous accrochions moins à une certaine relation en tant que la relation épanouissante par excellence ou que nous en devenions moins dépendants, il se peut aussi que nous passions moins de temps avec chacun en particulier, mais à chaque rencontre, nous nous engageons à fond. Il en est de même pour l’amour que les autres nous portent lorsque nous sommes jaloux et que nous craignons que leur amour pour nous ne s’édulcore s’ils aiment quelqu’un d’autre en plus.

Ensuite, il n’est pas réaliste de s’attendre à rencontrer quelqu’un qui nous serait parfaitement assorti, une sorte d’« autre moitié » qui nous complèterait sur tous les plans et avec qui l’on partagerait tous les domaines de notre vie. Une telle attente puise ses racines dans l’ancien mythe grec rapporté par Platon selon lequel nous étions à l’origine des êtres entiers qui ont été par la suite partagés en deux. Quelque part « là-dehors » se trouve notre « moitié » ; et l’amour vrai, c’est quand on trouve son autre moitié pour se réunifier. Bien que ce mythe constitue la base du romantisme occidental, il ne correspond pas à la réalité. Y croire reviendrait à croire au prince charmant qui va venir nous enlever sur son cheval blanc. Dans les deux cas, il s’agit d’un phénomène culturel particulier, acquis.

Les apparences trompeuses qui sous-tendent la jalousie et l’envie

Nous avons vu que la jalousie est l’incapacité à supporter la réussite d’une autre personne dans un domaine dont nous exagérons l’importance, comme celui de la réussite financière. Envieux de cette situation, nous souhaitons remporter ce succès à la place de l’autre personne. Une autre variante que nous avons vue est celle où quelqu’un(e) reçoit quelque chose d’une autre personne, comme de l’amour ou de l’affection. Nous souhaitons recevoir cet amour ou cette affection à la place de l’autre.

À l’origine de cette émotion perturbatrice se trouvent deux apparences trompeuses que notre esprit, en proie à la confusion et à l’ignorance de la façon dont les choses existent, crée et projette. La première apparence trompeuse est celle de l’apparence dualiste (1) d’un « moi » apparemment solide qui, de façon inhérente, mérite d’atteindre ou de recevoir quelque chose, mais ce n’est pas le cas et (2) d’un « toi » apparemment solide qui, de façon inhérente, ne mérite pas d’atteindre ou de recevoir cette chose. Inconsciemment, nous avons le sentiment que quelque chose nous est dû et que nous sommes victimes d’une injustice si les autres le reçoivent et nous pas. Nous partageons le monde en deux catégories solides : les « perdants » et les « gagnants » et nous nous imaginons que les gens existent vraiment et qu’on peut les trouver dans des tiroirs où sont rangées ces catégories apparemment solides et véritables. Ensuite, nous nous rangeons dans la catégorie solide et permanente des « perdants » et nous mettons l’autre personne dans la catégorie solide et permanente des « gagnants ». Nous serions même prêts à ranger tout le monde dans le tiroir des gagnants, sauf nous-mêmes. Non seulement nous avons du ressentiment, mais en plus nous nous sentons condamnés. Ceci conduit à une fixation sur la pensée douloureuse de « pauvre-de-moi ».

En général, la jalousie et l’envie sont accompagnées d’une certaine naïveté vis-à-vis des causes et des effets comportementaux. Par exemple, nous ne comprenons pas, ou nous allons même jusqu’à nier que la personne qui fait l’objet d’une promotion ou d’une affection ait fait quoique ce soit pour la gagner ou la mériter. De plus, nous avons le sentiment que cette situation devrait nous revenir sans que nous ayons besoin pour autant de faire quoique ce soit pour l’obtenir. Notre esprit confus fait que les évènements ont l’air de survenir sans aucune raison, ou au contraire, que les choses ont l’air de survenir avec, pour unique raison, notre propre personne.

Déconstruire les apparences trompeuses

Il faut déconstruire ces deux apparences trompeuses. Nous avons eu beau apprendre dans nos milieux culturels que la concurrence – c’est-à-dire la pulsion de gagner, la survie du plus fort – est le principe intrinsèque moteur qui régit le monde des êtres vivants, ce n’est qu’un postulat, ce n’est pas forcément vrai. Toutefois, si nous acceptons ce postulat, alors nous croyons de ce fait que le monde est, de par sa nature, un partage dichotomique radical entre gagnants et perdants, un monde qui, de par sa propre nature, se répartit entre ces deux catégories. Par conséquent, nous percevons le monde à travers les catégories conceptuelles fixées une fois pour toutes de « gagnants » et de « perdants ». Et bien sûr, nous nous voyons nous-mêmes aussi à travers le même cadre conceptuel.

Bien que ces concepts de gagnants, de perdants et de concurrence puissent être utiles pour décrire l’évolution, il faut que nous nous rendions compte qu’il ne s’agit là que de constructions mentales arbitraires. « Gagnant » et « perdant » ne sont que des étiquettes mentales. Elles recouvrent des catégories mentales qui nous rendent service pour décrire certains évènements, tels qu’arriver en tête d’une course, obtenir une promotion professionnelle à la place de quelqu’un d’autre, perdre un client ou un élève qui se décide pour quelqu’un d’autre. Nous pourrions tout aussi bien diviser les gens en deux catégories qui seraient les « gentils » et les « pas-gentils », selon notre propre définition du mot « gentil ».

Lorsque nous nous apercevons que tous ces ensembles de catégories sont purement et simplement des constructions mentales, nous commençons alors à nous rendre compte qu’il n’y a rien d’intrinsèque, ni du côté du « moi » ni du côté du « toi », qui permette de nous enfermer dans ces catégories solides. Ce n’est pas que nous soyons fondamentalement, de par notre propre nature, des perdants et qu’enfin, nous tenant pour des perdants, nous avons fini par découvrir la vérité – mon vrai « moi » est un perdant ! Pauvre de « moi » ! C’est plutôt que nous avons beaucoup d’autres qualités et que si nous perdons un client qui se décide pour quelqu’un d’autre, pourquoi s’y arrêter comme si notre « moi » réel était en jeu ?

D’autre part, c’est uniquement à cause de notre esprit limité et de notre préoccupation par ce « pauvre-de-moi » et ce « chien-de-toi » qu’il nous semble que la réussite et l’échec, le gain et la perte, surviennent sans aucune raison ou pour des raisons non pertinentes. C’est pourquoi nous pensons que ce qui nous est arrivé est injuste. Tout ce qui se passe dans l’univers, se passe parce qu’un réseau gigantesque de causes et d’effets est mis en œuvre. Il y a énormément de choses qui influencent ce qui nous arrive et ce qui arrive aux autres. Une prise en compte de tous les facteurs dépasserait de loin notre imagination.

Si nous déconstruisons ces deux apparences trompeuses (gagnants/perdants, et choses qui surviennent sans bonne raison) et que nous cessons de les projeter, alors nous laissons moins de prise à nos sentiments d’injustice. Au-dessous de notre jalousie se trouve la conscience pure et simple de ce qui a été accompli, de ce qui s’est passé. Nous avons perdu un client qui s’est décidé pour quelqu’un d’autre et maintenant quelqu'un d’autre a ce client. Ceci nous fait prendre conscience d’un but à atteindre. Si nous n’en voulons pas à l’autre personne d’atteindre ou de recevoir quelque chose, alors nous pouvons peut-être apprendre comment il ou elle a réussi dans cette entreprise. Et cela nous permet de voir comment nous pouvons y parvenir nous aussi. Si nous sommes jaloux, ce n’est que parce que les apparences dualistes et les identités concrètes recouvrent notre conscience.

Conclusion

Donc, le bouddhisme offre une variété de méthodes permettant de gérer les émotions perturbatrices de la jalousie et de l’envie, que nous les définissions selon le bouddhisme ou selon la manière occidentale. Lorsqu’une émotion perturbatrice appartenant à l’une de ces catégories générales vient nous troubler, le défi consiste à reconnaître correctement les caractéristiques déterminantes et notre milieu culturel. Lorsque, par le biais de la pratique de la méditation, nous nous serons exercés à différentes méthodes, nous pourrons choisir celle qui est la plus propice à nous aider à traverser nos difficultés affectives, quelles qu’elles soient.