Les Archives Berzin

Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

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Réflexions sur le karma dans le sillage du 11 septembre 2001

Alexander Berzin
Ville de Mexico, 22 et 23 septembre 2001
[Transcription légèrement modifiée par Alexander Berzin]
Traduit par Pauline M. Silbermann

Deuxième session : Les traits caractéristiques fondamentaux du karma

La signification du karma

Dans le bouddhisme indien, les explications sur le karma sont nombreuses et diffèrent en fonction de l’école de pensée à laquelle elles appartiennent. Nous allons suivre ici l’explication la moins compliquée, c’est-à-dire celle qui est suivie par les traditions tibétaines non guéloug (gelug) et que nous retrouvons aussi dans l’explication guéloug de tous les autres systèmes de pensée philosophique du bouddhisme indien, à l’exception de ceux du Prasanguika (Prasangika) et du Vaibashika (Vaibashika). Selon cette explication, le karma est un élan mental, au sens littéral du terme, qui nous pousse dans la direction d’une action ou d’une expérience. Ce n’est pas l’action elle-même : c’est l’élan qui nous y conduit. Lorsque nous avons l’élan d’aller vers le réfrigérateur, le karma n’est pas l’acte d’aller vers le frigo : il est l’impulsion d’aller chercher quelque chose à manger. Cela pourrait être aussi bien l’impulsion d’agir de manière constructive que celle d’agir de manière destructrice.

C’est en effet très complexe, mais pour simplifier l’explication, nous dirons que nous avons à chaque instant une vision de périscope. C’est comme dans un sous-marin, lorsque l’on regarde à travers une lentille minuscule pour avoir un petit aperçu de ce qui se passe : nous ne voyons que ce qui se trouve directement sous notre nez. Nous sommes des « êtres doués de sensibilité » (angl. sentient beings) ˗ le terme anglais ne veut pas dire grand-chose et le terme d’origine signifie que nous avons une conscience limitée du fait d’avoir un corps limité. Nous n’avons pas d’équipement à l’état de l’art. Notre matériel (angl. hardware) est déficient. Les bouddhas, quant à eux, ont une conscience omnisciente et un équipement à l’état de l’art. Ils ont un corps de lumière qui perçoit tout. Notre connaissance du monde passe par nos yeux, nos oreilles et ainsi de suite, et par un type de cerveau qui ne permet qu’une vision de périscope. Ce corps et cette conscience limités sont le samsara. Ce n’est pas notre faute : nous sommes dans une situation terrible, c’est tout. C’est un élément de compréhension qui est très profond car il relève de la non moins profonde incidence du problème à l’influence omniprésente consistant à renaître continuellement avec un esprit et un corps limités qui tiennent lieu de support au jeu de bingo et aux hauts et bas de la souffrance de la vie samsarique.

Que notre sous-marin soit beau ou non importe peu : nous regardons toujours à travers un périscope. Que notre corps soit beau ou non importe peu : nous sommes toujours limités. Voici qui nous aide à générer l’attitude de renoncement, à savoir : le dégoût absolu d’être coincés dans un sous-marin où nous avons une vue de périscope. Mais attention de ne pas se laisser induire en erreur par cette image ! Il ne faut pas croire pour autant qu’il y ait un « moi » solide à l’intérieur de notre corps et de notre esprit. Ce n’est qu’une analogie pour nous aider à comprendre le problème à l’influence omniprésente du samsara. La situation tout entière est ridicule. Poursuivre le but d’avoir un beau corps est une chose tellement triviale ! Bien qu’il soit agréable d’avoir un beau corps, cela ne mène nulle part. Avoir une jolie coiffure, faire de la musculation, se maquiller, etc. ne change rien au fait que nous sommes limités.

Le résultat de notre vue périscopique est que nous concevons l’idée d’un « moi solide au-dedans » de notre corps et de notre esprit et d’un « toi solide au-dehors ». Pourquoi ? Parce que ce matériel (angl. hardware) limité fonctionne sur un système conceptuel. Un bouddha n’utilise pas un tel système d’exploitation (angl. operating system). L’esprit d’un bouddha est totalement non conceptuel. Les ordinateurs donnent une représentation du monde à travers des nombres, des suites intermittentes de zéros et de uns. Ensuite ils les rendent à l’écran en termes de chiffres et de lettres, et ainsi de suite. Ce n’est pas le monde réel, c’est une représentation de celui-ci. Il en va de même pour la pensée conceptuelle. Nous faisons l’expérience d’un monde virtuel sous forme d’une voix dans notre tête qui dit des mots. « Oh ! Mon Dieu ! Que vais-je faire maintenant ? Il fait chaud dehors. Blablabla. » C’est la marche du système d’exploitation des êtres doués de sensibilité !

Du fait de cette voix qui bavarde dans notre tête, nous pensons qu’il y a un « moi » solide à l’intérieur. C’est bizarre, n’est-ce pas ? Non seulement nous pensons de cette façon, mais ce qui est insidieux, c’est que nous avons le sentiment que les choses sont ainsi. Cette croyance faite d’ignorance et de confusion – pas le « moi » impossible qui croit exister – appuie sur le bouton du jeu de bingo, C’est ce qui sert de cause à la maturation du karma.

Le bingo karmique est un jeu multidimensionnel. Il y a une sorte de balle de ping-pong qui est celle de nos sentiments de bonheur, de malheur et de neutralité, et il y en a une qui jaillit sous la forme de ce que nous avons envie de faire. À partir de tel ou tel sentiment, un élan surgit : cet élan est le karma suivant. Et à cause de la confusion, nous faisons ce qui nous passe par la tête. Cela arrive tellement vite que nous n’en sommes même pas conscients. Nous pensons : « Évidemment que je peux faire ce que j’ai envie de faire ! C’est tout naturel. » Ce que nous avons envie de faire devient presque sacré. Alors nous passons de l’impulsion à l’action. Passer effectivement à l’acte, ou seulement le fait d’y penser, envoie une nouvelle balle de ping-pong dans le bac.

D’où vient ce processus ? Pas du diable, ni des démons. Ce processus se produit parce que nous voyons le monde à travers ce corps et cette conscience limités. Nous voyons tout à travers le périscope. Il y a cette voix idiote dans notre tête et elle nous donne l’impression qu’il y a un « moi » solide et un « toi » solide. C’est d’un tel ennui ! Et d’une telle bêtise !

À notre mort, lorsque nous nous retrouvons pour ainsi dire hors du sous-marin, nous avons l’impression de nous noyer dans l’océan de la vision de claire-lumière et dans d’autres visions que nous percevons. Nous ne supportons pas. Nous sommes saisis de panique. L’élan surgit d’attraper le prochain sous-marin : c’est la renaissance. Nous voulons retourner dans un sous-marin limité. Nous appuyons sur un autre bouton, et hop ! une autre balle de ping-pong jaillit sous la forme d’un autre corps limité. Nous agissons par confusion et cette confusion n’est pas une malédiction de Dieu. Elle ne nous a pas été donnée par quelqu’un d’autre pour nous mettre au défi de sortir du jeu. Elle n’est pas là de façon inhérente comme un péché originel, parce que nous sommes mauvais ou parce qu’Adam a eu des ratées. Bien qu’elle soit sans commencement, elle ne fait pas partie de notre nature innée : c’est quelque chose qui peut être enlevé. Voilà la chose essentielle dont nous devons nous rendre compte.

Aussi redoutable que soit la réalité multidimensionnelle et inter-reliée, nous pouvons la gérer. Il y a une possibilité d’en sortir. Et si nous en sortons, non seulement nous nous débarrassons de la souffrance, mais en plus nous nous mettons dans une position de pouvoir aider autrui bien davantage. Nous ne pouvons pas aider les autres qui sont dans leurs sous-marins si nous sommes nous-mêmes aussi dans notre sous-marin. Par contre, si nous sommes hors du sous-marin, nous avons affaire à l’océan tout entier et, de ce fait, nous pouvons beaucoup mieux les aider. La solution consiste à arrêter le jeu et à sortir du sous-marin. Réfléchissons-y un moment.

Pour résumer : nous sommes tous dans des sous-marins à regarder à travers des périscopes aux champs visuels très limités, avec tout un bric-à-brac de pacotilles qui entre par le haut-parleur, constamment. À cause de cela, à notre mort, nous essayons tous de prendre un nouveau sous-marin parce que nous croyons que cela nous rendra heureux, mais nul ne sait ce qu’il en adviendra. À notre mort, saisis de panique, nous sauterons dans un autre sous-marin. Nous faisons tous la même chose. C’est pathétique. Voilà pour l’effroyable vision du samsara dont j’ai brossé un tableau très simpliste.

Les forces karmiques

Selon l’explication que nous suivons, le karma est un élan mental qui nous pousse dans la direction d’une certaine expérience. Évidemment, nous avons le choix d’agir ou de ne pas agir sur cette impulsion. Si nous avons l’impulsion de dire quelque chose de désagréable comme : « Quelle vilaine robe tu portes aujourd’hui ! », et si nous sommes attentifs à l’impulsion lorsqu’elle surgit, alors nous pouvons la maîtriser et nous retenir de passer à l’acte. Souvent, nous nous contentons de suivre nos impulsions. Cette action elle-même est une force karmique qui peut être soit positive, soit négative. La traduction fréquente par « mérite » et « péché » est, d’après moi, très trompeuse : pour être plus précis, les actes karmiques sont des forces karmiques positives ou négatives.

Lorsqu’une action est terminée, la force karmique se poursuit sur notre continuum mental en tant que potentialité karmique. Le concept de « réseau » peut éventuellement nous aider à ce stade, mais ce n’est pas ainsi qu’il est commenté dans la terminologie technique bouddhique : ce terme ne sert donc qu’à apporter un éclairage occidental sur l’explication. Nous pouvons dire que chaque fois que nous agissons d’une manière positive ou négative, la force karmique provenant à la fois de l’action et de la potentialité laissée par l’action se met en réseau avec les autres forces positives ou négatives laissées sur notre continuum mental par des actions et des potentialités karmiques antérieures. Nous parlons ici de forces d’édification du samsara. Nous construisons le samsara ; les forces négatives et les les forces positives ordinaires résultent dans l’expérience samsarique.

Si nous ne dédions pas la force positive qui provient d’un acte constructif, à l’atteinte de la libération ou de l’illumination, alors cette force positive ne sert pas de cause à l’atteinte de la libération ou de l’illumination. Les textes ne s’étendent pas sur la dédicace des forces positives à l’atteinte de la libération. Ce n’est que lorsque la bodhichitta accompagne un acte constructif que la force positive devient une force d’édification de l’illumination et qu’elle construit un réseau de force positive appelé « accumulation de mérite » dédié à l’édification de l’illumination.

Les retombées karmiques

Ainsi, qu’elle soit une action d’édification du samsara ou une action d’édification de l’illumination, l’action elle-même sert de force karmique. Que nous reste-t-il lorsque l’action est terminée ? Il ne nous reste pas seulement la phase de potentialité karmique de la force karmique ; d’autres choses encore sont laissées sur notre continuum mental. Ici, j’invente un terme qui les recouvre toutes : ce sont les « retombées karmiques ». Nous pouvons parler de deux types de retombées karmiques : les legs karmiques ou héritage karmique (sa-bon, graine), et les habitudes karmiques constantes (bag-chags). La différence entre les deux est que les legs karmiques arrivent à maturation de façon occasionnelle, alors qu’une habitude karmique constante donne à chaque instant des résultats en termes de notre expérience. Un héritage karmique comprend la phase de potentialité karmique de la force karmique ainsi que les tendances karmiques. Mais laissons de côté leurs différences subtiles.

Les legs karmiques arrivent à maturation par intermittence. L’expérience des différents niveaux de bonheur et de malheur, les sentiments de hauts et de bas, sont un aspect de la manifestation de leur résultat. Toutes sortes de legs karmiques arrivent à maturation à différents moments. Tout change à chaque instant de notre vie et nous ne savons jamais quelle va être notre expérience à l’instant suivant. Nous pouvons nous sentir bien comme nous pouvons nous sentir mal tout en faisant exactement la même chose. N’est-ce pas horrible ?

Un autre résultat de l’héritage karmique se manifeste à travers l’expérience des agrégats de la renaissance. Parfois nous faisons l’expérience d’un état de renaissance agréable, parfois nous faisons l’expérience d’un état de renaissance épouvantable. Ce n’est absolument pas constant. Quelquefois nous avons un sous-marin confortable ; d’autres fois, nous en avons un très inconfortable.

L’environnement dans lequel nous sommes nés s’appelle « résultat dominant » ou « résultat d’ensemble ». Sommes-nous d’un côté calme de l’océan ? Y a-t-il des courants perfides ?

Le résultat suivant se manifeste en termes de ce que nous avons envie de faire. Qu’aimons-nous faire ? Nous avons envie de faire des choses qui ressemblent à celles que nous avons faites auparavant. Non seulement nous n’avons aucune idée si nous nous sentirons heureux ou malheureux à l’instant suivant, mais nous n’avons aucune idée non plus de ce que nous aurons envie de faire ensuite.

Le dernier résultat de l’héritage karmique consiste à faire l’expérience de situations semblables à celles que nous destinons à autrui ou dans lesquelles nous avons mis autrui. Si nous voulons tirer sur d’autres sous-marins qui se profilent dans notre champ visuel, alors il y en a un qui va se profiler et nous tirer dessus. Nos sentiments d’être tantôt heureux, tantôt malheureux, nos envies de faire tantôt ceci, tantôt cela, et tout ce qui nous arrive : toutes ces choses montent et descendent continuellement. Et tout cela est effroyable.

Les habitudes karmiques constantes produisent des résultats à chaque instant en termes de l’expérience constante d’une perception périscopique. C’est le thème constant sur lequel se déroulent les hauts et les bas du samsara. Dans ce contexte, selon notre sentiment d’être tantôt heureux, tantôt malheureux, selon nos envies de faire tantôt ceci, tantôt cela, et selon tout ce qui nous arrive, des impulsions surgissent et nous passons à l’acte en fonction d’elles. Voilà pour une présentation brève du samsara, de ce qui s’y passe et de son fonctionnement en des termes extrêmement simplifiés.

Prenons maintenant une minute pour digérer ces informations.

Nous pouvons voir à quel point il s’agit d’un cycle. Pour effectuer une analyse approfondie de ce cycle, nous avons le système des douze liens de la production interdépendante. Les sujets ayant trait au karma et les douze liens sont les pièces du même puzzle.

Comment fonctionne la dédicace

Pour qu’une action positive soit porteuse d’illumination, il faut la dédier en l’accompagnant de bodhichitta, même si cette bodhichitta est artificielle. La sincérité n’est pas nécessaire, la bodhichitta peut être délibéré. Que signifie « délibérée » ? Cela ne signifie pas que nous n’ayons pas le moindre sentiment. La bodhichitta est fondée sur l’amour, la compassion et la responsabilité universelle, ce qui implique que tout en poursuivant le but de devenir nous-mêmes des bouddhas, nous souhaitons que tout le monde soit heureux et libéré de toute souffrance et nous prenons sur nous la responsabilité d’aider autrui – tous les êtres limités, tous les « êtres doués de sensibilité » – non seulement à surmonter leurs souffrances ordinaires, mais aussi à atteindre la libération et l’illumination. Voyons cela de plus près.

Par « tous les êtres doué de sensibilité » nous englobons aussi tous les insectes du monde entier. Œuvrons-nous vraiment de sorte à être bénéfiques pour chaque moustique dans le monde ? Soyons honnêtes. Et d’abord : que faisons-nous pour les libérer de quoi ? Nous sommes censés travailler à les aider à se libérer du samsara, c’est-à-dire : de la renaissance à la récurrence incontrôlable. Mais si nous ne comprenons même pas la renaissance, et encore moins si nous n’y croyons pas, comment pouvons-nous travailler avec sincérité à libérer tous les moustiques de la renaissance ? La pensée de la renaissance ne nous effleure même pas. Nous pensons seulement : « Tralala lala! Puisse tout le monde être heureux, faire un bon repas, avoir une belle maison… » C’est très gentil, mais ce n’est pas la « grande compassion » qui est derrière la bodhichitta. Et même si nous sommes sincères seulement dans notre souhait d’aider les êtres humains – avec éventuellement nos chats et nos chiens – dans la perspective de cette vie uniquement, cela ne suffit pas pour que la force positive de nos actes constructifs puisse constituer un réseau de force positive d’édification de l’illumination. Pour cela, un certain niveau de « grande compassion » doit être présent envers tous les êtres limités, de manière égale.

Que se passe-t-il si des attitudes perturbatrices se mêlent à nos actions constructives ? Il peut être utile ici de se rappeler qu’il faut être un arhat pour pouvoir être dépourvu de toute saisie envers un « moi » impossible et de toute émotion et attitude perturbatrices. Est-ce à dire que, tant que nous ne sommes pas des arhats, nous ne pouvons pas faire d’actes positifs qui servent à l’édification de l’illumination? Non, bien sûr. Nous pouvons accumuler de tels actes bien avant de devenir un arhat. C’est un point très important. Sa Sainteté le Dalaï-Lama l’exprime d’une très jolie façon : « À moins d’être un arhat, aucun acte ne sera cent pour cent désintéréssé et dépourvu de vues incorrectes, d’attitudes perturbatrices et ainsi de suite. Donc, il faut faire diminuer notre égoïsme. »

Ne nous leurrons pas. Jusqu’à notre atteinte de la libération, nous aurons toujours, d’une manière ou d’une autre, le désir d’être heureux pour nous-mêmes ou de nous sentir utiles – ce qui, en fait, est un truc de l’égo. Il n’y a aucune raison de culpabiliser là-dessus. Il s’agit de travailler avec ces choses à notre niveau. Nous pouvons penser : « Même si j’aimerais être heureux moi aussi, je suis vraiment sincère dans mon souhait que les autres soient heureux. Puisse cet acte positif me permettre de les aider autant que possible à atteindre l’illumination. » Il n’en faut pas plus.

Laissons un instant cette pensée s’absorber en nous.

Cela peut augmenter notre confiance en notre capacité d’accumuler de la force positive pour l’édification de l’illumination. Comme les enseignements le disent toujours et comme le répète Sa Sainteté : « L’illumination est entre vos mains ».

Si un acte positif est soutenu par la force du renoncement ou par celle de la bodhichitta, il agit respectivement comme cause de libération ou comme cause d’illumination. Si l’acte positif n’est soutenu ni par le renoncement ni par la bodhichitta, il résultera dans une expérience plus heureuse dans le samsara. Il peut s’agir exactement du même acte, tout dépend de ce à quoi nous le dédions. Si nous ne le dédions pas du tout, il sera automatiquement sauvegardé sur notre disque dur intérieur mental dans le répertoire d’édification du samsara et agira ensuite comme force positive à l’édification d’un samsara plaisant. Il faut que nous sauvegardions consciemment la force positive dans le répertoire d’édification de l’illumination. Nous le faisons au moyen de la dédicace.

Que se passe-t-il si nous oublions de dédier immédiatement la force positive et que nous nous en rappelions quelques minutes après ? Est-ce que cela compte ? Oui, cela compte à condition de ne pas nous fâcher entre-temps. Si nous nous fâchons, la colère détruit ou affaiblit la force positive. C’est pourquoi les textes stipulent que la colère est tellement négative ! Surtout la colère contre un bodhisattva. Tant que nous ne nous sommes pas fâchés, nous pouvons déplacer la force positive du répertoire d’édification du samsara dans celui d’édification de l’illumination. Si nous nous sommes fâchés, nous l’avons effacée. C’est fini. Et une fois que nous l’avons sauvegardée par une dédicace de bodhichitta, nous ne la détruisons pas, même si nous nous mettons en colère après coup. Il y aura les conséquences négatives de la colère, mais c’est un autre aspect.

Question : Quelle sorte d’acte peut-on dédier ?

Alex : Tout ce qui est constructif, c’est-à-dire : n’importe quel acte qui provient du souhait de nous rendre utiles, non par avidité ou par attachement, ni par colère ou naïveté. Ou encore, tout acte qui consiste à nous retenir d’agir de manière destructrice même si l’impulsion de le faire surgit, parce que nous savons que cela va causer des problèmes. Se réfréner d’un comportement destructeur par désir d’éviter une punition serait encore constructif en quelque sorte, mais c’est beaucoup plus fort si nous nous en empêchons du fait de notre compréhension de la cause et de l’effet karmiques. Pour la dédicace, il faut penser : « Puisse la force positive de cet acte servir de cause à mon atteinte de l’illumination pour que je puisse aider tous les êtres ».

Sans l’idée d’un réseau, nous tendons à penser à tout ce que nous faisons comme à des actes isolés, comme si l’on mettait séparément de bonnes actions dans une boîte. C’est pourquoi je trouve très utile de penser à nos actes positifs et aux éléments de notre compréhension comme devenant plus ancrés et comme laissant une impression plus forte en se mettant en réseau avec tous nos autres actes positifs et tous les autres éléments de notre compréhension. La force s’amplifie, s’accroît toujours davantage, agissant ainsi véritablement comme cause d’illumination.

L’idée d’un réseau est très utile aussi parce qu’elle apporte avec elle la compréhension de l’interdépendance et de la production interdépendante. Nos bonnes actions ne sont pas isolées. De même, si nous comprenons seulement quelques petits points isolés du Dharma sans jamais les relier et que nous ne voyions pas comment ils s’harmonisent entre eux, alors notre compréhension du Dharma n’est pas vraiment forte. Nous ne faisons qu’accumuler des faits. Donc, il faut aussi que nous raccordions la conscience profonde que nous obtenons à partir de notre expérience de la méditation avec tout le reste que nous avons appris. Autrement, une fois encore, ce ne sont que des expériences isolées qui, en tant que telles, n’ont pas grand poids.

Le fondement de l’éthique bouddhique

Dans le bouddhisme, nous parlons habituellement d’actions destructrices en termes d’une liste de dix actions souvent désignées en traduction par « les dix actes non vertueux ». Cependant, « non vertueux » provient d’un environnement religieux qui porte un jugement. Il n’y a pas de jugement ici. La discussion sur le karma est très étroitement liée à la discussion sur l’éthique. Il y a de nombreux systèmes d’éthique dans le monde. Le système principal en Occident est un mélange de la pensée biblique et de celle de la Grèce antique. Toutes deux sont fondées sur l’obéissance aux lois : l’une est la loi céleste qui vient de Dieu, l’autre est la loi légiférée par un groupe de citoyens élus. Dans les deux cas, être une personne éthique relève de l’obéissance. L’obéissance résulte dans la récompense, la désobéissance dans la punition. L’éthique occidentale a beaucoup à voir avec le jugement moral : bien, mal, innocent, coupable, apportant avec elle un « bagage émotionnel » fait de sentiments de culpabilité, de crainte du châtiment et ainsi de suite.

Selon la conception bouddhique du monde, il n’y a pas de jugement, pas de juge et pas de culpabilité. L’éthique n’est pas une question d’obéissance à des lois. Il y a certaines relations entre la cause et l’effet comportementaux. Si nous nous cognons le pied contre une chaise, cela fait mal. Le fait que cela fait mal n’est pas une punition, ce n’est pas un jugement éthique. Nous ne sommes pas mauvais, coupables ou pécheurs : nous nous sommes seulement cognés le pied contre la chaise et maintenant nous avons mal. De même, si nous agissons sous l’emprise d’émotions perturbatrices, nous ferons l’expérience de problèmes, non pas parce que nous sommes mauvais, mais parce que nous sommes dans un état de confusion. Par contre, si nous n’agissons pas sous l’emprise d’émotions perturbatrices, nous ne ferons pas l’expérience de problèmes trop terribles ; en général, nous ferons l’expérience de bonheur. Le bonheur ne durera pas, mais les choses se passeront sans incident. Ainsi, au lieu d’être fondée sur l’obéissance, l’éthique est fondée sur la conscience discriminante.

Si nous avons certaines façons d’agir, nous ferons tôt ou tard l’expérience des résultats qui leur correspondent. C’est notre choix. Si faire l’expérience de problèmes ne nous dérange pas et si nous voulons agir de façon destructrice, c’est notre choix. Naturellement, il est possible que ce faisant, nous agissions au détriment des autres, mais c’est une autre considération. Pour l’essentiel, lorsque quelqu’un agit de façon destructrice, c’est par ignorance des causes et des effets, ce n’est pas parce que cette personne est mauvaise. Il devient beaucoup plus facile de cultiver la compassion pour les personnes destructrices lorsque nous savons qu’elles sont ignorantes au point de ne pas savoir qu’elles se font du mal à elles-mêmes.

En ce qui nous concerne, ce n’est pas sur l’obéissance que doivent porter nos efforts, mais sur la conscience discriminante appelée couramment « sagesse » qui permet d’effectuer une discrimination entre ce qui sera constructif et ce qui sera destructeur. Ensuite, comme nous ne voulons pas faire l’expérience de problèmes, nous nous retenons d’agir de façon destructrice. Si nous comprenons que nous risquons d’être blessés lorsque nous nous tenons au milieu d’une route dangereuse à grande circulation, alors nous distinguons que le fait de ne pas nous trouver sur cette route va diminuer nos chances d’être blessés. Cela nous mène à la discussion sur comment développer une discipline éthique et sur l’importance de faire attention à ce qui nous arrive.

Les dix actions destructrices

Bien qu’il y ait cette liste standard de dix actions destructrices, il est important de ne pas croire qu’il n’y en a que dix. Nous pouvons découper un gâteau en dix parts ou nous pouvons couper une part de gâteau en dix morceaux. De même ici, nous divisons par dix une seule partie de nos différents types de comportements destructeurs. Il est évident qu’il y a plus de dix sortes d’actions destructrices.

Je pense aussi qu’il est très important de les considérer toutes les dix comme des catégories d’ordre général car beaucoup d’autres actions y trouvent leur place. Par exemple, disposer de la vie d’autrui peut aussi inclure casser le bras à quelqu’un. Il faut avoir un peu de souplesse d’esprit. Je suis sûr que vous avez eu des enseignements sur ces dix, mais permettez-moi de les survoler brièvement.

Les trois actions destructrices physiques

Les dix catégories d’actions destructrices d’ordre général sont composées d’actions mentales, physiques et verbales. Les actions destructrices physiques comprennent les actes consistant à disposer de la vie d’autrui : tuer ; prendre ce qui ne nous est pas donné : voler ; avoir une conduite sexuelle contraire, c’est-à-dire une conduite sexuelle à l’opposé de nous débarrasser des émotions perturbatrices. De même que tuer peut inclure blesser autrui, prendre ce qui n’est pas donné peut inclure faire un appel téléphonique longue distance sur l’appareil téléphonique d’autrui sans avoir demandé l’autorisation au préalable, car c’est utiliser quelque chose qu’il ne nous appartient pas d’utiliser.

Ces actions sont accompagnées d’une émotion perturbatrice. Par exemple, nous voulons blesser ou tuer quelqu’un parce que nous sommes en colère, parce que nous n’aimons pas cette personne. Ou nous sommes avides : nous voulons obtenir notre héritage plus tôt. Ou nous sommes naïfs : nous sacrifions quelqu’un au dieu du soleil pour que nos récoltes soient plus abondantes. En ce qui concerne le vol, il est naïf de croire que nous pouvons nous emparer de quelque chose qui appartient à quelqu’un d’autre et que cela lui sera égal.

La conduite sexuelle contraire est une activité sexuelle contraire à une conduite qui nous débarrasse des émotions perturbatrices. En général, c’est le désir ardent, l’avidité ou l’attachement. Nous ne sommes pas satisfaits avec notre compagne ou compagnon, alors il nous faut quelqu’un d’autre en plus. Ou nous ne sommes pas satisfaits pas de la position que nous avons prise, alors nous nous adonnons à une acrobatie sexuelle quelconque pour trouver quelque chose qui soit encore mieux. Notre comportement sexuel peut aussi se fonder sur la colère, comme dans le viol des épouses et des filles de nos ennemis. Un autre exemple est la naïveté de croire que cela n’a pas d’importance si notre compagne ou compagnon ne veut pas de relation sexuelle car nous lui imposons notre désir sexuel.

Il y a aussi la naïveté de croire que la sexualité est une voie de libération. C’est peut-être bizarre à entendre, mais ce n’est pas inhabituel. Lorsque nous nous passons soigneusement en revue, ne découvrons-nous pas quelque part en nous l’idée qu’une vie sexuelle saine et satisfaisante nous apportera un bonheur durable ? Certaines écoles de pensée occidentales soutiennent que tous nos problèmes proviennent de la frustration sexuelle et qu’il faut rechercher l’orgasme parfait. Il est également naïf, lorsque nous vieillissons, d’essayer d’avoir les mêmes relations sexuelles qu’autrefois. Une conduite sexuelle contraire consiste à agir d’une manière qui nous cause de plus en plus de problèmes et de malheur.

Les quatre actions destructrices verbales

Viennent ensuite les actions destructrices verbales. « Verbales » signifie qu’il s’agit de communication. La communication ne passe pas forcément par la parole, nous pouvons mentir par des mots, par des gestes, et même par du silence. Évidemment, le mensonge le plus grave est celui qui porte sur nos accomplissements spirituels. Induire autrui en erreur, surtout si l’on est enseignant spirituel, en disant : « J’ai vécu telle et telle extraordinaire expérience de méditation » et continuer à en rajouter encore et encore est très grave. L’exagération aussi est une forme de mensonge. Il est très important d’être totalement honnêtes, en particulier au sujet de nos accomplissements et de nos expériences. Nous pouvons mentir par attachement, notamment parce que nous voulons que les autres nous respectent. Nous pouvons mentir par colère, comme lorsque nous indiquons une fausse direction à quelqu’un que nous n’aimons pas. Ou nous pouvons mentir par naïveté, croyant que nous pouvons raconter des petits « mensonges blancs » ou exagérer les choses sans que cela porte à conséquence.

Ensuite il y a les propos médisants qui créent un clivage entre des amis ou qui continuent à séparer ceux qui le sont déjà. Un bon exercice consiste à essayer de nous entraîner à ne pas parler d’une autre personne, sauf en sa présence. Souvent, nous racontons des histoires sur autrui, et puis nous exagérons et cela cause un malaise entre les personnes, même si ce n’était pas notre intention. Cependant, il se peut que nous voulions tenir des propos médisants si notre enfant fréquente des dealers de drogue ; dans ce cas, il faut veiller à ne pas laisser d’émotion perturbatrice se glisser derrière nos propos. Si des gens critiquent quelqu’un d’autre auprès d’un tiers dans le but de semer la discorde entre eux, nous pouvons penser que ces gens-là sont horribles, mais c’est porter un jugement. Il ne s’agit pas de porter un jugement. Il s’agit plutôt de reconnaître que ces personnes ne comprennent pas les conséquences karmiques de leurs propos. D’abord, si quelqu’un passe son temps à raconter à quel point les autres sont horribles, ne finissons-nous pas par soupçonner que cette personne raconte aussi des choses horribles sur notre compte lorsque nous avons le dos tourné ? Le résultat d’être la cause de discorde est d’être abandonné. C’est très triste. Si nous répétons une histoire médisante que nous avons entendue, cela ne fait que monter l’affaire en épingle et devient une action négative pour nous-mêmes aussi. Il vaut mieux laisser tomber. Il nous suffit de penser qu’il est triste que cette personne tienne des propos aussi médisants. Il n’y a pas de raison de les répéter.

Et puis il y a aussi le langage dur et cruel qui consiste à tenir des propos empreints d’une émotion destructrice qui blesse les sentiments d’autrui. Cela peut consister à hurler après quelqu’un, à l’injurier ou à le harceler. Cela peut aussi être de la flatterie. Le sarcasme aussi est blessant. Il faut faire très attention à ce que nous disons, à la façon dont nous communiquons, etc. Faire un mudra obscène au conducteur d’un autre véhicule tombe également dans cette catégorie.

Et enfin viennent les propos oiseux. C’est une chose qui peut être subtile et que nous avons tendance à ne pas prendre au sérieux, mais c’est vraiment très destructeur. D’abord, cela implique que l’on interrompt les autres, comme c’est le cas avec le nombre incroyable de coups de fil que nous passons sur nos téléphones portables pour rapporter à autrui l’incident le plus trivial. Cela comprend aussi le fait de répéter des histoires. Il n’y a pas de raison, ce n’est qu’un incroyable gaspillage de temps. On peut y inclure aussi la télévision ou la radio constamment allumées qui dérangent tout le monde autour de nous. Il nous incombe de faire attention à la façon dont nous communiquons.

Les trois actions destructrices mentales

Puis nous avons des façons de penser qui sont destructrices. Il est très important ici de reconnaître que nous ne parlons pas d’émotions perturbatrices. De même que le karma et les émotions perturbatrices sont des choses différentes, les actes karmiques et les émotions perturbatrices le sont aussi. Il n’y a rien qui soit à la fois une impulsion karmique et une émotion perturbatrice, et il n’y a rien qui soit à la fois un acte karmique et une émotion perturbatrice. Dans cette liste-ci, nous décrivons des actions, des façons de penser qui, comme les élans karmiques qui les provoquent, sont accompagnées d’émotions perturbatrices.

D’abord il y a la façon de penser avec convoitise. Lorsque quelqu’un a une nouvelle voiture, nous voulons avoir la même, ou nous en voulons une qui soit encore mieux. Alors nous ressassons dans notre tête comment faire pour l’obtenir. Tout un cortège d’émotions perturbatrices accompagne la pensée envieuse : l’avidité, la jalousie et leurs semblables. L’action destructrice est celle d’y penser.

Ensuite il y a la façon de penser avec méchanceté : ce n’est pas seulement souhaiter du mal à quelqu’un, c’est tout une ligne d’argumentation, la fomentation d’un complot pour rendre la pareille et nuire à autrui. Ces actes mentaux deviennent des obsessions. Ils nous rongent. Nous n’arrivons pas à nous les sortir de la tête. En outre, ils présentent de nombreux niveaux de subtilité.

La dernière action mentale, et la dixième catégorie générale d’actions destructrices, consiste à penser avec une attitude antagoniste déformée, ce qui est parfois traduit par « vues fausses », tendant ainsi à impliquer qu’il y a une « hérésie ». Ces traductions sont impropres Nous ne parlons même pas d’une attitude déformée. Nous parlons d’une façon de penser dans son ensemble qui est tout entière accompagnée d’une attitude antagoniste déformée. C’est nier ce qui est vrai, constructif ou neutre sur le plan éthique et y être très antagoniste. C’est comme penser : « Quoi ! Croire en la renaissance ? Quelles sornettes ! Ceux qui y croient sont des imbéciles, je m’en vais leur dire ». Il n’est pas nécessaire qu’il y ait une orientation philosophique. Il se peut que nous ayons une attitude antagoniste déformée au sujet de notre ami qui regarde la télévision, au sujet de quelqu’un qui étudie l’histoire de l’art, ou même au sujet de quelqu’un qui fréquente un centre de Dharma où l’on fait les choses différemment de celui que nous fréquentons. Nous persistons à y penser de façon négative, même si ces choses sont neutres ou constructives.

Penser avec une attitude antagoniste déformée ne consiste pas simplement à refuser la Triple Gemme. Combien de fois une telle chose nous arrive-t-elle ? Pas trop souvent. Par contre, ce qui entre dans cette catégorie et que nous faisons très facilement, c’est porter un jugement sur autrui. En fait, c’est un acte destructeur très courant. Nous voyons quelque chose qui ne nous plaît pas et nous nous mettons à le critiquer dans notre esprit de manière obsessionnelle.

Quant aux actions constructives, on distingue deux catégories d’ordre général. L’une consiste simplement à se réfréner d’agir de façon destructrice parce que nous comprenons les problèmes qui s’ensuivront. Ce n’est pas seulement : « Je ne vais ni à la chasse ni à la pêche et je ne tue pas les gens ». Il s’agit plutôt, lorsqu’un moustique nous bourdonne autour des oreilles et que l’impulsion de l’écraser surgit, de ne pas passer à l’acte parce que nous nous rendons compte que ce serait destructeur de le faire. Si nous tuons quoi que ce soit qui nous importune, où mettons-nous la ligne de démarcation ? Une action constructive d’un autre niveau consiste à faire l’opposé de ce qui correspond à l’action destructrice. Par exemple dans ce cas, cela consisterait effectivement à sauver la vie de ce moustique, à le mettre dans une tasse et à l’évacuer de la pièce au lieu de lui ôter la vie.

Comprendre le besoin d’omniscience

Lorsque nous parlons de saisie envers une existence solide, nous parlons en premier lieu de la perception d’une part très limitée de la réalité. Notre esprit limité nous fait apparaître ce que nous voyons comme si c’était solide et indépendant, isolé de tout le reste. Non seulement il nous paraît en être ainsi, mais en plus c’est ce que nous ressentons. Lorsque je regarde cette personne en face de moi, non seulement il a l’air de s’agir d’une jeune Mexicaine, mais en plus c’est ce qui est ressenti. Il ne paraît pas s’agir seulement d’un instant sur une longue ligne de continuité qui va de l’enfance à la vieillesse. Il n’a nullement l’air de s’agir d’un continuum mental qui, en cet instant particulier, génère un corps féminin mexicain qui, dans une vie antérieure, était un moustique, un homme africain, ou un fantôme. C’est cela, la vision de périscope, c’est ce qui se passe à chaque instant de notre existence, sans exception : le sentiment que tout ce qui constitue cette personne est là devant nous, et qu’il n’y a rien de plus.

Non seulement les choses nous apparaissent ainsi et nous les ressentons ainsi, mais nous franchissons le pas de croire que cela correspond à la réalité. La saisie envers une existence solide implique que nous faisons ce second pas aussi. Le terme de « saisie » n’est pas très précis. Il est un peu trop fort. Il y a notre cognition, et ensuite il y a notre croyance. Nous avons ici deux ensembles d’habitudes constantes : l’un est celui de l’habitude constante karmique qui cause la vision de périscope ; l’autre est celui de l’habitude constante de la confusion qui produit à chaque instant l’apparence de ce que nous voyons à travers le périscope, c’est-à-dire : l’apparence d’une existence solide et rien de plus. Nous pouvons voir que ces deux types d’habitudes constantes travaillent toujours de pair. Elles sont connues comme les obstacles empêchant l’omniscience, et ce n’est qu’en devenant un bouddha que nous nous débarrassons des deux. Le karma lui-même et les émotions perturbatrices, qui proviennent du fait que nous croyons ce que nous voyons, empêchent la libération. Ils maintiennent la poursuite des hauts et des bas. Ainsi, avec la libération nous nous débarrassons des hauts et des bas. Ensuite, avec l’illumination nous nous débarrassons du périscope. Une fois que nous nous sommes débarrassés de la croyance que ce que nous voyons dans le périscope est tout là et qu’il n’y a rien d’autre, alors il faut nous débarrasser de l’apparence et du sentiment qu’il en est ainsi.

Tsongkhapa a expliqué que le processus de cognition et de croyance en une existence solide se déroule à chaque instant, pas seulement lorsque nous sommes contrariés sur le plan affectif. Il l’a exprimé de la manière suivante : l’objet de réfutation est présent à chaque instant de notre cognition, pas seulement à nos instants de folie cognitive. Également, cela ne se passe pas uniquement lors de notre cognition conceptuelle, ce qui signifie qu’il faut nous interroger sur tous les instants de notre cognition.

Cet élément de compréhension est très profond. Lorsque nous regardons autour de nous dans cette pièce, que voyons-nous ? Quoi que nous voyions est faux. Naturellement, au niveau relatif il est exact que toutes ces personnes sont présentes. Mais chaque personne est un continuum mental qui a interagi avec tous les autres continuums mentaux depuis des temps sans commencement. C’est incroyable. Nous ne le voyons pas, n’est-ce pas ? Même si nous ne pensons pas en termes de renaissance mais en termes de l’origine ancestrale de chaque personne, c’est incroyable. Nous ne le voyons ni ne le ressentons, et pourtant c’est bien ce qui est en face de nous. Or, un bouddha est conscient de tout cela. Voilà qui commence à nous faire sentir ce que signifie l’omniscience. Si nous voulons vraiment aider les autres, il faut que nous voyions toutes les relations, toutes les interconnexions et ainsi de suite.

Lorsque nous nous mettons à avoir une image plus précise de ce qu’est un esprit omniscient et lorsque nous commençons à vraiment nous faire une idée à quel point il est important d’atteindre l’omniscience pour pouvoir réellement aider tout le monde, alors notre objectif d’atteindre l’illumination prend beaucoup plus de sens. Le but du refuge et de la bodhichitta trouve en nous un ancrage beaucoup plus fort. Inébranlable. Mais si nous n’avons pas une idée claire de ce que signifie être un bouddha, alors il est complètement superficiel de dire que nous voulons atteindre l’illumination. C’est pourquoi il est très important d’étudier en détail les qualités de la Triple Gemme, pas seulement comme une liste de trente-deux et une liste de quatre-vingts, mais de ressentir ce qu’elles veulent dire. Si nous pensons que l’illumination est un mythe ou un conte de fées, il devient alors très difficile d’en voir vraiment la nécessité,ce qui est une partie tellement intégrale de la bodhichitta ! Évidemment, il y a des manières de présenter les qualités d’un bouddha qui ressemblent à des histoires pour enfants, mais il ne faut pas s’en contenter. Il y a maints niveaux plus profonds d’explication.

Le fondement de toute pratique du Dharma est une prise de refuge très assurée et très ferme, une direction sûre. Je vous en prie, n’en faites pas une banalité. Cela exige d’avoir une idée très claire du but que nous poursuivons, de l’objectif que nous voulons atteindre, de la direction que nous voulons prendre. Plus c’est clair, plus nous serons ancrés dans notre pratique.

Si nous associons la clarté de notre objectif à la compréhension de la nature de bouddha, nous acquerrons la compréhension et la conviction véritables et claires qu’il est possible d’atteindre l’illumination pour le bien d’autrui. Si nous pensons que ce n’est pas possible, ou si nous avons des doutes, comment pouvons-nous poursuivre ce but, et pour quelle raison le ferions-nous ? Si devenir un bouddha est un conte de fées, alors notre pratique est une blague. Le bouddhisme se réduirait alors à « il faut être gentil », ce qui est enseigné par toutes les religions.