Les Archives Berzin

Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

Basculer vers la version texte de cette page. Basculer vers la navigation principale.

Page d'accueil > Les principes essentiels du bouddhisme tibétain > Niveau 1: Commencer par le commencement > Recourir à l’impermanence pour construire des relations saines

Recourir à l’impermanence pour construire des relations saines

Alexander Berzin
Fribourg, Allemagne, le 15 mars 2002
Traduit par Laurent Decouze

Introduction

Le titre annoncé pour cette conférence suggère que la connaissance ou la compréhension de l’impermanence peut être une aide efficace pour gérer sa vie, en particulier lors de difficultés rencontrées pour construire des relations saines avec autrui. Le bouddhisme a beaucoup à offrir dans ce domaine, mais avant de tenter une approche dans ce sens, nous devons d’abord examiner comment le bouddhisme analyse les phénomènes. Il est certain que cela peut être fait de manière extrêmement théorique – ce qui pourrait être fastidieux – mais nous pouvons aussi l’aborder d’une façon pertinente pour notre vie, en rapport avec les problèmes que nous sommes susceptibles de rencontrer, et voir ainsi comment une telle analyse pourrait s’y appliquer.

L’analyse bouddhique des phénomènes : qu’est-ce qui existe ?

Qu’est-ce qui existe ? Selon la définition du bouddhisme, est un phénomène existant tout ce qui peut être validement connu. C’est vraiment un point très important parce que cela signifie que si quelque chose existe, alors cette chose peut être connue de façon correcte : nous pouvons en faire l’expérience d’une façon directe ou indirecte, ou l’inférer par une logique correcte ; et tout ce qui ne peut pas être validement connu n’existe pas. Mais en quoi cela s’applique-t-il à notre vie ?

Prenons, par exemple, les relations personnelles proches, comme les relations amoureuses, car elles nous posent souvent des problèmes. Un exemple de quelque chose de non existant serait « le prince charmant sur son cheval blanc » ou « la princesse charmante sur son cheval blanc ». Certes, nous pouvons aligner ces mots pour former cette expression ; nous pouvons créer un dessin animé qui représente le prince charmant sur son cheval blanc et la princesse charmante sur le sien, nous pouvons aussi raconter des contes de fées à leur sujet. Mais en réalité, il n’y a pas de prince charmant ni de princesse charmante, parce que nous ne pouvons jamais les rencontrer ; nous ne pouvons jamais les connaître validement. De même, jamais personne n’a rencontré un tel prince ou une telle princesse et jamais personne ne sera en mesure de le faire, parce qu’une telle chose n’existe pas.

Pourquoi en est-il ainsi ? Il en est ainsi, parce que le prince charmant et la princesse charmante sont un ensemble de projections que nous faisons sur une autre personne et d’espoirs que nous plaçons en elle. Lorsque nous projetons sur l’autre qu’il est le prince charmant ou qu’elle est la princesse charmante, c’est une situation désespérée. Nous projetons sur l’autre personne ce que nous voudrions qu’elle soit, c’est-à-dire : le prince charmant ou la princesse charmante, mais nous sommes frustrés lorsqu’elle ne se montre pas à la mesure de nos espérances ! Alors nous nous mettons à la recherche d’un autre ou d’une autre qui sera ce prince charmant ou cette princesse charmante.

Certaines choses n’existent pas, c’est tout. Elles ne peuvent jamais être validement connues, comme dans notre exemple. Si jamais personne n’a rencontré le prince charmant ou la princesse charmante – et il est illogique qu’il ou elle puisse jamais exister – alors nous pouvons conclure que cela ne nous arrivera jamais. C’est un fait qui mérite réflexion et qu’il faut accepter.

Les affirmations et les négations

Ce qui existe peut être validement connu. Ce peut être connu en tant qu’affirmation ou en tant que négation. Par exemple, nous pouvons savoir qu’il y a un enregistreur de cassettes sur la table. Il y a quelque chose là. C’est une affirmation. Nous pouvons savoir aussi qu’il n’y a pas de chien dans cette pièce. Nous voyons l’absence de quelque chose et nous savons que ce n’est pas ici. C’est une négation. L’absence de chien dans la pièce est validement connaissable. L’absence existe.

Pareillement, nous pouvons savoir que nous avons une relation avec quelqu’un, une relation amoureuse. C’est une affirmation. Nous pouvons savoir aussi qu’il n’est pas le prince charmant ou qu’elle n’est pas la princesse charmante. L’absence du fait qu’il soit le prince charmant ou l’absence du fait qu’elle soit la princesse charmante existe. C’est une négation et cela nous donne matière à travailler dans la relation que nous entretenons avec la personne. Nous savons ce qu’il (ou elle) est et nous savons aussi ce qu’il (ou elle) n’est pas – et les deux sont vrais. Les deux existent. Les deux peuvent être validement connus.

Pour qu’une relation soit saine, il faut connaître à la fois ce qui est et ce qui n’est pas. Un chien pourrait être ici parce que les chiens existent. Mais notre compagnon ou notre compagne ne pourrait jamais être ici tel le prince charmant ou telle la princesse charmante, parce qu’une telle chose n’existe pas. Si nous savons que l’autre ne pourra jamais être le prince ou la princesse de nos rêves qui va combler tous nos espoirs et nous procurer le bonheur ultime et pour la vie – si nous savons que cette personne est un être humain qui ronfle ou a d’autres défauts – alors nous avons posé les fondations d’une relation saine et réaliste.

La distinction entre les phénomènes statiques et non statiques

Nous pouvons départager le domaine des choses existantes entre les choses statiques et non statiques. Ces termes sont habituellement traduits par « permanent » et « impermanent », mais lorsqu’ils sont employés dans le langage courant, ils se rapportent en général à la durée de quelque chose : combien de temps quelque chose existe. Ici, cependant, la distinction ne s’effectue pas en fonction de la durée d’existence de quelque chose mais en fonction du changement ou du non-changement de quelque chose pendant que cette chose existe, quelle que soit la durée de son existence. Dans ce sens, les phénomènes statiques sont « permanents » et les phénomènes non statiques sont « impermanents ».

Les phénomènes statiques

Les choses statiques – les phénomènes statiques – comprennent les faits relatifs à quelque chose. Un fait ne change pas. Un fait reste toujours un fait ; il ne changera jamais. Il restera toujours vrai. Dans le bouddhisme, le fait le plus largement débattu – et qui sert aussi d’exemple le plus profond – est dénommé « vacuité ».

« La vacuité » est un terme qui prête beaucoup à confusion et qui donne lieu à de nombreux malentendus. Essentiellement, la vacuité signifie l’absence d’une façon impossible d’exister. Dans notre exemple, c’est l’absence de quelqu’un qui existe en tant que prince charmant ou princesse charmante.

Nous devons effectuer une distinction ici afin d’éviter la confusion. Le fait qu’il n’y a pas de chien dans cette pièce ce soir à neuf heures est un fait statique qui ne changera jamais. Même si un chien devait entrer dans la pièce demain, cela ne changera rien au fait qu’il n’y aura pas eu de chien dans cette pièce ce soir à neuf heures. Donc, la présence d’un chien dans la pièce est une chose possible, c’est une chose qui pourrait être vraie ; mais le fait que ce n’est pas vrai maintenant est un fait statique : c’est un fait qui ne pourra jamais changer.

Lorsque nous parlons de l’absence de quelque chose d’impossible, non seulement le fait de son absence est vrai maintenant, mais sa présence n’a jamais été vraie et ne pourrait jamais l’être. Donc, à la fois l’absence d’un chien dans la pièce maintenant et l’absence d’un prince charmant ou d’une princesse charmante dans la pièce maintenant sont des faits statiques qui ne peuvent jamais changer, mais ces faits statiques sont de types très différents. L’un est l’absence de quelque chose de possible et l’autre est l’absence de quelque chose d’impossible.

Nous devons également faire une autre distinction. Le fait que ce chien n’est pas un chat n’est pas quelque chose qui est vrai maintenant seulement ; c’est quelque chose qui n’a jamais été vrai et qui ne pourrait jamais l’être. Il est impossible aussi que ce chien puisse être un chat avec quelqu’un d’autre alors qu’il ne l’est pas avec nous. Voilà qui est absurde. D’autre part, il y a d’autres animaux qui pourraient être des chats, parce que les chats existent. Mais on ne peut pas en dire autant du prince charmant ni de la princesse charmante, parce que ni l’un ni l’autre n’existent ; personne ne pourrait jamais être le prince charmant ni la princesse charmante – ni maintenant, ni dans le passé, ni dans le futur, ni avec nous, ni avec quelqu’un d’autre.

Ainsi, ce n’est pas comme si quelqu’un avait été le prince charmant ou la princesse charmante avec sa compagne ou son compagnon précédent et qu’il ne le soit pas avec nous, ni comme s’il pouvait y avoir quelqu’un d’autre qui pourrait l’être dans le futur. Ce n’est pas non plus comme si quelque chose ne tournait pas rond chez nous et que si nous changions cette situation, il ou elle, ou quelqu’un d’autre, deviendrait pour nous le prince charmant ou la princesse charmante. Cela n’arrivera jamais. Mais c’est ce que nous croyons, n’est-ce pas ? Il n’y a en aucune façon, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur, quelqu’un qui puisse exister en tant que prince charmant ou princesse charmante. C’est un fait statique relatif à quelque chose d’impossible qui n’existe en aucun cas.

Si nous comprenons ces points, nous pouvons éviter ce que j’appelle « vivre dans le monde du subjonctif », pour emprunter une idée à la grammaire. « Et s’ils avaient fait ceci, et s’ils avaient fait cela ? Et s’ils avaient vécu plus longtemps ? Et s’ils n’étaient pas tombés malades ? Et si nous nous étions mariés ? » Ces « si » constituent le monde du subjonctif.

Ainsi, un fantasme commun est que si notre compagne ou notre compagnon avait vécu avec nous plus longtemps, cela aurait pu marcher. Si nous nous étions mariés, si les choses avaient été juste un peu différentes, la relation aurait peut-être marché. Alors, peut-être qu’il ou elle aurait été notre prince charmant ou notre princesse charmante. Mais puisqu’il est absolument impossible que quelqu’un soit le prince charmant ou la princesse charmante et que rien ne peut influer sur ce fait, alors il n’y a rien qui soit en notre pouvoir ou qui aurait pu l’être pour rendre les choses différentes, et rien non plus qui soit dans le pouvoir de l’autre personne ou qui aurait pu l’être. Toute l’histoire du conte de fées est impossible ; c’est la réalité.

Les faits sont donc neutres, ni bien ni mal. Que quelqu’un n’existe pas en tant que prince charmant ou princesse charmante est simplement un fait neutre. Et parce que c’est un fait neutre, il n’y a pas lieu de se fâcher. Que cela nous plaise ou non est une autre paire de manches, mais c’est quelque chose que nous devons accepter. C’est comme c’est. C’est comme accepter qu’un plus un égale deux. Les choses sont ainsi et ce n’est ni bien ni mal.

Aussi les faits eux-mêmes n’y peuvent rien, ils ne peuvent pas produire d’effets. Mais la connaissance et l’acceptation d’un fait peuvent y faire quelque chose ; elles peuvent, par exemple, nous aider à éviter la frustration et les problèmes dans une relation. Par contre, la confusion et le refus des faits peuvent avoir l’effet de nous pousser à créer des problèmes. Que nous acceptions ou que nous refusions les faits aura une influence sur nous, mais les faits ne sont rien que des faits et il n’y a aucune raison de se plaindre d’eux.

Ces catégories métaphysiques, philosophiques et leurs descriptions peuvent sembler rébarbatives lorsque nous les étudions dans l’abstrait, mais si nous parvenons effectivement à les appliquer à notre propre vie, alors il devient facile de voir à quoi elles se rapportent. Ensuite elles s’avèrent très utiles pour comprendre ce qui se passe dans la vie et comment le gérer. Ce sujet d’étude ne relève pas nécessairement d’une théorie ennuyeuse qui n’aurait rien à voir avec quoi que ce soit dans la vie – en fait, c’est exactement le contraire.

Les phénomènes non statiques

Les phénomènes non statiques sont les choses qui naissent de causes et de conditions ou qui sont soutenus par ces dernières. Ils changent d’instant en instant et produisent des effets. Il y a quatre types différents de phénomènes non statiques. Il peut s’avérer très utile de les reconnaître et de les comprendre :

  • Les phénomènes qui ont un commencement et une fin
  • Les phénomènes qui n’ont pas de commencement et pas de fin
  • Les phénomènes qui n’ont pas de commencement mais qui ont une fin
  • Les phénomènes qui ont un commencement mais pas de fin.

De quoi s’agit-il ? Prenons un exemple de chaque. Ces distinctions sont très utiles pour gérer les relations, alors regardons-les en termes de relations.

Un exemple de quelque chose qui a un commencement et une fin est une relation avec quelqu’un. La beauté juvénile ou une scène de colère ont aussi un commencement et une fin.

Un exemple de quelque chose qui n’a pas de commencement et pas de fin et qui change d’instant en instant est le continuum mental d’un individu. D’un point de vue grossier, nous parlons de la renaissance comme n’ayant pas de commencement et pas de fin lorsqu’elle est fondée sur de la confusion.

Un exemple de quelque chose qui n’a pas de commencement mais qui a une fin est l’inconnaissance ou la confusion qui accompagne notre continuum mental. Notre continuum mental sans commencement a toujours été accompagné d’inconnaissance et de confusion. Mais cette confusion prendra fin lorsque nous atteindrons la libération et l’illumination.

Un exemple de quelque chose qui a un commencement mais pas de fin est le fonctionnement de notre continuum mental en tant qu’esprit omniscient d’un bouddha. Un exemple facile est la mort de quelqu’un. La mort a un commencement, continuera pour toujours et a des effets.

Voyons d’abord les choses qui ont un commencement et une fin, comme les relations. Et ici, nous ne considérons pas seulement les relations amoureuses, conjugales ou familiales, mais une plus grande gamme de relations, comme celles entre amis, avec des camarades de classe ou des collègues de travail. Toutes ces sortes de relations sont sujettes à la fois à l’impermanence grossière et à l’impermanence subtile, qui sont deux choses différentes. Dans le bouddhisme, lorsque nous travaillons avec l’impermanence, nous travaillons normalement avec ces deux aspects, mais ils ne constituent qu’une petite partie de la discussion sur l’impermanence. Or, je veux en donner une image beaucoup plus large.

L’impermanence grossière

L’impermanence grossière est la destruction finale de quelque chose. Par exemple, il est certain que notre relation avec quelqu’un aura une fin. L’un de nous peut déménager ou perdre son emploi ; nous pouvons obtenir notre diplôme de fin d’études ; nos centres d’intérêts peuvent changer. Tôt ou tard l’un de nous mourra, soit l’autre, soit nous. Ou d’autres circonstances dans la vie nous séparerons. C’est un fait.

Pour revenir à la définition d’un phénomène impermanent, une relation est quelque chose qui naît de causes et de conditions et qui est soutenue par elles. Cela signifie simplement que la relation va durer tant que les causes et les conditions qui la soutiennent sont réunies et présentes. Les causes et les conditions arrivent ensemble mais n’ont pas toujours été ensemble et, donc, ne resteront pas toujours ensemble.

Il y a tellement de causes et de conditions qui soutiennent une relation ! Deux personnes qui partagent des centres d’intérêts identiques, qui habitent dans la même ville, qui travaillent dans le même bureau, etc. Tant que les causes et les conditions sont maintenues, la relation dure.

Mais ces conditions et circonstances changent tout le temps et sont très fragiles ; tôt ou tard, il n’y aura plus rien pour soutenir la relation et, donc, elle prendra fin. C’est une chose très profonde quand on y réfléchit. Par exemple, si une relation entre deux personnes ne repose que sur une attirance physique ou sexuelle, alors si cette condition change au fur et à mesure que les deux vieillissent, il se peut que la relation prenne fin, n’est-ce pas ?

Qu’est-ce que cela implique ? Cela implique que, du fait que les conditions qui soutiennent une relation vont changer au fil du temps, si nous voulons qu’une relation continue, nous ne pouvons pas seulement nous reposer sur les conditions qui lui ont permis de commencer, comme lorsque nous étions plus séduisants, jeunes et forts, ou lorsque nous nous rendions à la même école ou que nous travaillions ensemble. Voilà qui nous donne une indication sur comment faire grandir une relation. Il faut continuellement trouver de nouvelles conditions supplémentaires qui nous permettent de rester ensemble et qui soutiennent la relation, car nos intérêts et nos chemins, inévitablement, divergeront.

Nous sommes issus de passés différents, d’éducations et de cultures différentes, etc., il est donc naturel que les conditions nous permettant de partager des choses ensemble ne soient que brièvement réunies. Et du fait de la grande diversité présente en chacun de nous, nous finirons par aller dans des directions différentes. Nous ne pouvons pas maintenir longtemps une relation qui serait uniquement fondée sur des souvenirs en commun. Si nous nous accrochons à une relation comme si elle devait durer toujours, alors notre attachement et notre confusion nous causeront une peine immense lorsque, inévitablement, la relation prendra fin. Si nous acceptons le fait de l’impermanence grossière – que la relation est apparue conjointement à certaines conditions et qu’elle prendra fin inévitablement lorsque ces conditions seront terminées – alors nous sommes en mesure de profiter de la relation tant qu’elle durera, sans avoir l’illusion qu’elle durera toujours.

Cela concerne non seulement les relations avec nos partenaires d’affaires, avec nos amis et nos amoureux, mais aussi avec nos conjoints et même avec nos enfants. C’est une bonne chose de se rendre compte qu’un jour, les enfants quitteront le nid familial. Ils sont avec nous pour un temps seulement. Nous pouvons apprécier la beauté de cette période mais il est important de ne pas s’y attacher, parce que cela ne peut pas durer toujours.

Le problème du changement

Voilà qui nous fait aborder un autre sujet : celui du problème du changement, d’habitude appelé « la souffrance du changement ». Notre perception habituelle, ordinaire de l’expérience du bonheur est problématique. Quel est le problème ? Le problème est que le bonheur ne dure jamais. Il nous fait nous sentir mieux pour un moment, mais ne guérit pas tout. De la manière la plus insidieuse qui soit, il n’y a pas de certitude par rapport au bonheur et l’on ne peut s’y fier en aucun cas. Nous pouvons nous sentir très heureux maintenant, mais il n’y a aucune assurance pour que nous ne nous sentions pas d’humeur épouvantable dans cinq minutes. Nous ne savons jamais ce qui va se passer ensuite. Et il en est de même pour ce qui est des changements d’instant en instant dans les relations.

Lorsque nous commençons une relation, nous devons non seulement accepter qu’elle se terminera tôt ou tard, mais nous devons aussi adopter une attitude réaliste par rapport au bonheur que nous éprouvons dans la relation. Lui aussi se terminera et nous serons, sans aucun doute, tristes de nous séparer. Bien sûr, lorsque commençons une relation, nous voulons vivre tout le bonheur d’être ensemble. Mais quand elle se terminera, nous devrons aussi faire l’expérience de la tristesse. Sommes-nous prêts à avoir le courage nécessaire pour l’accepter et en faire l’expérience ? Cela en vaut-il la peine ? Ce n’est pas une projection paranoïaque ; c’est une réalité que, lorsque les relations se terminent, quelle qu’en soit la raison, c’est triste. Nous devons être assez courageux, sans être naïfs, pour accepter ce fait.

En outre, le bonheur dont nous faisons l’expérience dans une relation ne va pas rester pendant toute la durée de la relation. Il va connaître des fluctuations. Nous connaîtrons des moments agréables et des moments difficiles ensemble. Il y aura des changements d’instant en instant. C’est la nature de la vie. Dans le bouddhisme, nous disons que c’est la nature du samsara : il y a des hauts et des bas. Sommes-nous prêts à l’accepter ?

De plus, trouver « le bon partenaire » ne peut jamais être la clé du bonheur qui va résoudre tous nos problèmes. Par exemple, avoir « le bon partenaire » ne va pas faire disparaître nos difficultés au travail, même s’il se peut que nous nous sentions temporairement un peu mieux quand nous rentrons à la maison. Mais cela n’arrivera pas tous les jours, n’est-ce pas ? Souvent, nous avons la vision romantique que, si seulement nous pouvions trouver « le bon partenaire », tout marcherait bien. Cette idée va dans le sens du prince charmant et de la princesse charmante.

Avons-nous le courage d’accepter le fait que même si nous sommes heureux maintenant, nous n’avons aucune idée de comment nous et notre compagne ou compagnon nous sentirons dans cinq minutes ? Tout va bien, et soudain l’humeur de quelqu’un change et nous voilà fâchés… Personne n’est le prince charmant ou la princesse charmante toujours d’humeur merveilleuse. Nous-mêmes pouvons être parfaitement heureux en compagnie de quelqu’un que nous aimons et puis à l’instant suivant, être déprimés. Il est important de se rendre compte que ce n’est pas la faute de l’autre mais que cela relève simplement de ce que nous appelons les « sentiments mondains » dont la nature est de monter et descendre pour des raisons innombrables et complexes. Certes, nous choisissons nos compagnes ou compagnons et certains seront plus agréables que d’autres. Ce qui ressort ici est que ce ne sera jamais parfait.

Tout cela constitue des facteurs qui, si nous en sommes conscients et si nous y sommes préparés, peuvent devenir de précieuses ressources. Donc, souvenez-vous de l’impermanence grossière : une relation va finir à un certain moment.

L’impermanence subtile

L’impermanence subtile n’est pas seulement le fait que quelque chose de non statique change à chaque instant. Ce n’est pas non plus le simple fait qu’à chaque instant, quelque chose de non statique se rapproche de sa fin ultime, comme une bombe à retardement. Les deux sont des aspects de l’impermanence subtile, mais il y en a un troisième : la cause de la désintégration finale d’une relation est sa naissance, son apparition. La cause de sa fin se trouve dans son commencement.

Penchons-nous sur ces trois aspects. Premièrement, une relation change à chaque instant. Il est important de s’en rendre compte. C’est comme un film. La scène d’hier est finie. Donnez à la personne une chance d’être dans la scène d’aujourd’hui. La scène d’aujourd’hui est une continuité du passé, nous ne disons pas que les scènes du passé n’ont pas d’effet sur la scène d’aujourd’hui, mais il est important de s’adapter, d’accompagner les circonstances et les situations mouvantes d’une relation. Par exemple, beaucoup de gens ont besoin d’avoir de temps en temps leur espace personnel ou d’avoir une pièce qui leur est propre. Nous ne voulons pas toujours être ensemble. Il y a des périodes où nous voulons être à part, où chacun veut être de son côté avec ses amis personnels, et ainsi de suite. Nous devons y être attentifs ou ce sera un désastre.

Deuxièmement, à chaque instant la relation se rapproche de sa fin. Cela signifie que la relation ne devrait pas être tenue pour acquise. Nous devrions profiter au mieux du temps que nous passons ensemble parce que ce temps est très précieux et limité. La bombe à retardement est déclenchée. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille se sentir désespéré et déprimé, mais pour parler avec réalisme, le temps à passer ensemble est court. À un certain moment, il va arriver à son terme. Tâchons vraiment d’en profiter au maximum sans être crispé pour autant. Si nous avons le sentiment de devoir faire de chaque instant un événement profond et significatif, nous allons gâcher la relation. Il y a ce charmant koan zen : « La mort peut survenir à tout moment, détends-toi. »

Le troisième et dernier aspect de l’impermanence subtile est l’un des points les plus profonds : la cause de la fin de quelque chose est son commencement. La cause qui nous fait desser de vivre avec quelqu’un est que nous avons commencé de vivre avec lui. Si nous n’avions pas commencé de vivre avec lui, nous ne pourrions pas cesser de vivre avec lui.

Qu’est-ce que cela implique ? Une dispute avec quelqu’un, ou même sa mort, n’est qu’une circonstance qui fait que la relation prend fin ; ce n’est pas la cause profonde. La cause réelle de la fin d’une relation est que nous avons commencé cette relation. Quelque chose fera office de catalyseur pour qu’elle prenne fin, mais ce ne sera qu’une circonstance.

Une fois que nous avons pris conscience de ce fait et que nous l’avons accepté, nous pouvons profiter bonheur de voir notre relation grandir et, lorsqu’elle se termine, nous ne nous en prenons pas à une simple circonstance. S’il n’y avait pas eu cette circonstance, il y en aurait eu une autre. Quand nous entamons la relation, nous n’avons pas besoin de nous poser la question de ce qui arrivera. Si nous commençons une relation, elle aura des hauts et des bas tandis qu’elle se rapprochera inexorablement de sa fin. Si nous avons une compréhension réaliste de ces faits, nous pouvons vivre pleinement la relation sans espérer quelque chose qui ne pourra jamais arriver.

L’approche de l’inconnu dans la relation

Quelle approche adopter face à l’inconnu ? Voici une personne. Entamons-nous une relation avec elle ou non ? C’est une grande inconnue.

En général, nous sommes mal à l’aise face à l’inconnu. Nous voulons avoir la maîtrise de tout, nous voulons que tout soit bien ordonné. Mais dans une relation, il est impossible de tout maîtriser ! Nous pouvons consulter notre thème astral pour savoir ce qui va se passer. C’est un extrême : espérer prendre le contrôle des choses en essayant de savoir à l’avance ce qui va se passer pour pouvoir nous y préparer. Un autre extrême consiste à être impulsifs, à se précipiter toutes voiles dehors dans la relation. Et une voie médiane serait de se renseigner un tant soit peu et, ensuite, de se lancer. Une relation sera toujours une entreprise aventureuse, quelque chose à explorer.

Les détails spécifiques sur ce qui va se passer dans une relation resteront sans aucun doute une inconnue bien que des informations sur l’autre personne et sur nous-mêmes soient utiles – que ce soit à travers les thèmes astraux, l’observation directe, l’introspection ou autres. Mais les informations sur les faits essentiels de la vie – qu’est-ce qui est réel, qu’est-ce qui est totalement non existant et ainsi de suite – nous permettront d’avoir une approche réaliste de l’inconnu, de l’aventure. Elles nous permettent de gérer ce qu’il advient d’une manière beaucoup plus adéquate. Voyons donc maintenant de plus près quelques points qui nous aideront à aller dans ce sens.

Rappelez-vous : j’ai mentionné comme phénomène non statique sans commencement ni fin, l’exemple du continuum mental, la continuité de notre expérience d’instant en instant. D’un point de vue bouddhique, nous parlons de vies antérieures et futures, mais limitons ici la discussion à notre vie actuelle. Une relation va avoir un commencement à un certain moment de notre vie et une fin à un autre moment de notre vie, mais la continuité globale de notre continuum mental – autrement dit : la continuité globale de notre expérience de la vie – se poursuit sans temps de pause depuis l’instant de notre naissance jusqu’à celui de notre mort. La vie continue. Ce n’est pas la fin du monde quand une relation se termine, et ce n’est pas comme si nous n’avions pas existé avant de rencontrer l’autre personne.

Pourquoi en est-il ainsi ? Quelle différence existe-t-il entre les relations et la continuité dans la vie ? Les deux changent d’instant en instant et les deux sont influencés par beaucoup de choses. Pourtant il existe une grande différence. Analysons-la.

La vie avec quelqu’un a un commencement. Pourquoi ? Parce que les causes et les conditions qui y conduisent ne sont pas naturellement réunies. Elles se rencontrent à un instant précis ; lorsqu’elles sont toutes réunies, c’est le début de notre vie ensemble. Du fait que les conditions qui soutiennent la relation n’étaient pas naturellement réunies, inévitablement elles se sépareront, comme des feuilles soufflées par le vent. Ce sont là de très profonds points de réflexion par rapport à nos relations.

Il en va tout autrement de la continuité de notre expérience individuelle et subjective. Certes, nous faisons à nouveau l’expérience de quelque chose de spécifique comme c’est le cas dans une relation lorsque certains évènements ont lieu. Mais le fait de faire l’expérience de choses en général n’est pas renouvelé à un instant particulier. L’une des caractéristiques de la vie est de faire tout le temps l’expérience de quelque chose. Nous n’avons pas besoin de nouvelles circonstances pour que se manifeste notre capacité de faire l’expérience de choses. En outre, le fait de faire l’expérience de choses ne s’use pas progressivement, ne se désagrège pas et ne se rapproche pas de sa fin à chaque instant. Notre expérience des choses continue, tout simplement. Son contenu change, certes, mais le fait de faire l’expérience des choses se poursuit continuellement.

Si nous savons que nous avons cette base fondamentale qui consiste à toujours faire l’expérience de choses, alors nous ne surestimons pas l’importance d’une relation et n’avons pas peur de l’inconnu. Cela, parce que nous savons que la vie continuera une fois la relation terminée et que nous continuerons à faire l’expérience d’autre choses.

De plus, cette relation n’est pas tout ce qui nous arrive dans la vie pendant la durée de la relation. Nous avons beaucoup d’autres relations aussi et ce sera encore le cas après. C’est un fait qu’il ne faut pas perdre de vue, et il ne faut pas se bloquer sur l’importance d’une certaine relation en ayant le sentiment qu’il ne nous reste plus rien lorsqu’elle se termine. Nous avons déjà d’autres relations. Elles peuvent être de types différents et jouer des rôles différents dans notre vie, mais ce n’est pas comme si nous n’avions plus rien. C’est pour cette raison que, lorsque la relation prend fin, nous n’avons pas besoin d’avoir le sentiment qu’il faut la remplacer par une autre comme si, sans relation, nous n’avions rien.

Il est important également de se rendre compte que, même si nous entamons une nouvelle relation avec quelqu’un d’autre, elle sera différente de celle qui vient de se terminer. Si la relation avec une même personne change et varie d’un instant à l’autre, la différence est encore plus grande avec une autre personne dans le cadre d’une nouvelle relation. Nous devons faire extrêmement attention de ne pas attendre de notre nouvel(le) ami(e) ou de notre nouveau (nouvelle) partenaire conjugal(e) qu’il ou elle se comporte et réagisse de la même façon que notre ami(e) ou partenaire précédent(e).

Par contraste avec notre expérience des choses en général, nous pouvons citer la confusion comme exemple d’un phénomène non statique sans commencement mais avec une fin – par exemple, la confusion à propos des relations. La confusion se poursuit continuellement tout en étant sujette à l’impermanence grossière. Elle peut finir lorsque nous la remplaçons par la compréhension correcte de la réalité mais cela ne se fera pas tout seul de manière naturelle, comme c’est le cas des relations. Et si nous ne remplaçons pas la confusion par la compréhension correcte, alors la confusion persistera.

D’un autre côté, nous pouvons citer la compréhension correcte comme exemple d’un phénomène non statique avec un commencement mais pas de fin. Essentiellement, l’esprit est comme un miroir qui peut tout refléter et tout comprendre. Si le miroir est couvert de saleté, il ne reflète pas. Le miroir commence à fonctionner lorsque la saleté est enlevée, mais ce n’est pas l’enlèvement de la saleté qui lui donne sa capacité de refléter. Le miroir a toujours eu cette capacité. Il était simplement recouvert, obscurci.

De même, écarter la confusion de l’esprit n’est pas ce qui lui donne la faculté de comprendre correctement. Notre esprit est parfaitement capable de bien comprendre la réalité des relations. Une fois notre confusion écartée, nous voyons naturellement la réalité. Bien que l’enlèvement de cette confusion ait un début, il durera toujours ; en outre, la compréhension correcte étant soutenue par la réalité, elle aussi dure toujours – à la différence de la confusion qui, elle, est fondée sur la non-réalité. La compréhension correcte n’est pas comme une relation qui est nouvellement créée et vouée à disparaître.

Si nous avons connaissance de tous ces faits et de toutes ces possibilités, nous n’avons rien à craindre de ce que l’on appelle « l’inconnue » lorsque nous entamons une relation avec quelqu’un.

Résumé

En bref, il est important de savoir ce qu’est une relation, ce qu’elle n’est pas et ce qu’elle ne pourra jamais être. Il est important de connaître les faits statiques impliqués, par exemple, que cette personne ne sera jamais le prince charmant ou la princesse charmante. Et il est important aussi de connaître tous les faits concernant l’impermanence d’une relation :

  • Une relation a un commencement, de ce fait elle aura une fin
  • Elle va changer d’instant en instant
  • Elle va avoir des hauts et des bas
  • Elle ne va pas procurer le bonheur ultime
  • Nous ne savons jamais ce qui arrivera ensuite
  • Elle se rapproche inexorablement de sa fin
  • La cause de sa fin n’est rien qu’une circonstance ; la raison réelle de sa fin est qu’elle a commencé
  • Cette relation n’est pas la seule que nous aurons dans notre vie
  • Notre expérience de la vie continuera indépendamment de la fin de cette relation
  • Notre confusion concernant les relations n’a pas commencement, mais peut avoir une fin. Cependant, cela n’arrivera pas de manière naturelle : il nous incombe de faire en sorte qu’elle cesse
  • La faculté d’avoir une compréhension correcte existe de manière fondamentale ; donc, si nous écartons la confusion, la compréhension correcte qui repose sur la réalité continuera pour le reste de notre vie.

Voilà quelques indicateurs d’ordre pratique que l’on peut retirer de l’analyse bouddhique plutôt sophistiquée des phénomènes : les phénomènes existants, inexistants, statiques et non statiques.

Questions

Question : Pourquoi une relation doit-elle nécessairement se terminer ? N’y a-t-il pas des relations qui durent toujours ? Nous rencontrons quelqu’un, puis nous avons le sentiment de l’avoir déjà connu dans une vie antérieure. Et tandis que nous grandissons ensemble, vieillissons ensemble et ainsi de suite, nous avons le sentiment que même si l’un de nous doit mourir avant l’autre, la relation continuera dans les vies futures avec tous les changements que cela implique.

Réponse : Il y a une certaine vérité dans ce que vous dites. J’ai limité notre discussion à cette vie uniquement. Une fois que nous ouvrons la porte aux vies passées et futures, la discussion devient un peu différente. Certes, il y a des relations qui se poursuivent d’une vie à l’autre, bien que cela se passe sous une forme légèrement différente à chaque vie. D’un point de vue bouddhique, et aussi selon ma propre expérience, c’est quelque chose de certain. Mais cela ne signifie pas qu’une relation avec quelqu’un sera éternelle.

Si la vie est sans commencement et s’il y a un nombre fini d’êtres, il s’ensuit que nous avons interagi avec tous. Il est cependant très peu probable que nous ayons eu éternellement une relation spéciale avec une certaine personne et non avec toutes les autres. Il a dû y avoir un certain moment où nous nous sommes rencontrés et où nous avons formé une relation spéciale.

Quoi qu’il en soit, cela nous ramène au fait que la relation avec quelqu’un dure tant que les circonstances et les conditions qui la soutiennent sont présentes. Par conséquent, de même que nous ne pouvons pas sur les conditions qui nous ont réunis dans cette vie pour nous faire rester ensemble le reste de notre vie, et de même qu’il nous incombe de créer d’autres conditions et de grandir avec la relation pour lui permettre de continuer – de même en est-il des relations qui s’étendent sur plusieurs vies.

Mon professeur, Serkong Rinpotché, était un professeur de Sa Sainteté le Dalaï-Lama. Il est décédé en 1983 et a pris renaissance en 1984. J’avais une relation très étroite avec lui dans sa dernière vie et j’ai une relation très étroite avec lui dans cette vie aussi. Mais ce sont des relations différentes, construites sur des circonstances et des conditions différentes. Si je comptais sur « bon, alors dans votre dernière vie, vous avez fait ceci, dans votre dernière vie, vous avez fait » pour maintenir la relation, cela ne l’intéresserait pas du tout.

C’est une chose terrible à faire à un tulkou, à un lama réincarné, d’avoir une relation avec lui comme s’il était exactement le même que son prédécesseur. Ce n’est qu’en ayant une relation avec lui tel qu’il est dans cette vie que la relation peut continuer. Il s’agit de travailler sur une relation. Nous ne pouvons pas simplement supposer qu’elle sera toujours la même dans chaque vie. Sinon, les circonstances qui nous ont réunis disparaîtront de manière naturelle et il n’y en aura pas de nouvelle pour soutenir la relation.

C’est un point très profond. Par exemple, nous pouvons avoir une expérience de déjà-vu en rencontrant quelqu’un : ça fait tilt et nous avons le sentiment d’avoir une relation profonde avec la personne. Dans une vie passée, la forme de relation aurait pu être conjugale ou amoureuse. Dans cette vie, les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons ne sont pas propices à cette forme de relation, quelle qu’en soit la raison : une différence de genre, une grande différence d’âge, etc. Nous pouvons peut-être avoir l’impression d’une relation sexuelle avec cette personne dans une vie antérieure, une forme de relation qu’il ne convient pas de poursuivre dans cette vie. Si nous continuons à vouloir baser notre relation sur ces paramètres antérieurs, cela ne fonctionnera pas. Nous devons changer les circonstances de la relation dans cette vie.

Question : Qu’en est-il de l’engagement et de la responsabilité envers une autre personne ?

Réponse : L’engagement et la responsabilité dans une relation relèvent essentiellement d’une intention très forte : « J’ai l’intention de rester avec toi pour toute la vie ». Le bouddhisme dit que, l’énoncé est brutal mais je pense qu’il contient une grande vérité : « On ne peut pas compter sur les êtres samsariques, ces êtres emplis de confusion. Inévitablement, ils nous laisseront tomber ». Les autres nous laissent inévitablement tomber, non parce qu’ils sont stupides, mais parce que tout le monde, y compris nous-mêmes, est plein d’une confusion sans commencement.

Si nous sommes très sincères dans une relation, nous voulons nous lier à l’autre personne. C’est une intention très belle. La réalité est que nous avons beaucoup de confusion et de problèmes et l’autre aussi. Ne nous laissons pas leurrer par la pensée que nous deux, nous serons parfaits, parce que ce n’est pas le cas. Nous nous laisserons inévitablement tomber, même en faisant de notre mieux pour ne pas en arriver là. Nous sommes prêts à travailler sur la relation dans le futur et à pardonner à l’autre lorsqu’il ou elle agira par confusion, parce que cela arrivera inévitablement. Mais nous ne pouvons pas garantir que cela fonctionnera toujours et que notre patience et notre engagement l’un envers l’autre dureront toujours. Personne n’est le prince charmant ou la princesse charmante.

Question : Comment trouver l’épanouissement dans une autre personne ?

Réponse : C’est une question difficile. Il faut avoir une idée très claire par rapport à ce que la relation est et ce qu’elle n’est pas, ce qu’elle peut être et ce qu’elle ne peut pas être.

Il faut aussi avoir une idée réaliste de ce que signifie « épanouissement ».

Question : D’un point de vue bouddhique, quel sens cela a-t-il de travailler sur une relation, d’essayer de la rendre stable, durable, etc. ?

Réponse : Cela a beaucoup de sens, parce que les relations sont non seulement le terrain sur lequel on peut travailler pour développer différentes qualités positives, mais aussi celui sur lequel on peut mettre à l’épreuve notre stade de développement. Nous pouvons également essayer d’en faire bénéficier l’autre personne. Une relation est donc une expérience très valable.

Il s’agit de ne pas gonfler exagérément la relation, ni croire qu’elle puisse être la réponse à tout et abandonner la responsabilité de gérer nos propres problèmes. Il faut faire un travail personnel, cela peut s’avérer très bénéfique. Néanmoins, une relation peut aussi constituer une entrave si elle mène à la confrontation ou à un attachement puissant. Nous avons parfois besoin de rester seul pour pouvoir travailler sur nous-mêmes.

Il y a ici un point que je dois clarifier : je me méfie toujours d’entendre dire, au début d’une relation, que « je suis très dérangé, j'ai beaucoup de problèmes affectifs, et tu es vraiment dérangé et tu as beaucoup de problèmes affectifs. Mais ensemble nous allons gérer la situation », et je ne pense pas non plus que ce soit une chose utile à dire. Cela échoue inévitablement. Si vraiment nous avons des problèmes, nous devons nous y confronter nous-mêmes avec une aide professionnelle, même si nous bénéficions du soutien affectif que nous apporte une relation. Mieux vaut éviter de penser avec naïveté qu’il est possible de résoudre ces problèmes ensemble, dans notre relation. La plupart du temps, les schémas névrotiques prennent le dessus.

Question : À propos de la métaphore du miroir utilisée dans les textes classiques du bouddhisme, y a-t-il eu un moment où la saleté est apparue sur le miroir ? Comment est-elle venue ? Peut-elle revenir ?

Réponse : Voilà qui nous conduit à une analyse complexe ! Pour l’essentiel, le bouddhisme dit qu’il n’y a pas de commencement. Ce n’est pas comme s’il y avait eu une chute originelle du paradis ou quelque chose de semblable. La saleté est une métaphore pour désigner notre confusion. L’une des raisons pour lesquelles le miroir de notre esprit est recouvert de confusion sans commencement est que, dans chacune de nos vies, notre esprit est accompagné d’un corps limité. À cause de ce corps limité, notre esprit aussi est limité.

Par exemple, nous fermons les yeux et il nous semble que rien n’existe à l’extérieur : nous ne pouvons voir que ce que nous avons sous les yeux, nous ne pouvons pas voir les effets de nos actes, etc. Ces limitations physiques rendent confus. Ces limitations font partie de tout l’appareillage dont est constitué le type de corps que nous avons, et cela n’a pas de commencement. Mais la situation est toute différente lorsqu’elle se rapporte à la nature de l’esprit.

Nous ne pouvons pas à la fois connaître et ne pas connaître la façon dont les choses existent – les deux s’excluent mutuellement. De même, la connaissance correcte et incorrecte s’excluent mutuellement aussi. Soit nous savons quelque chose, soit nous ne le savons pas. L’un remplace l’autre. Aussi, lequel l’emporte sur l’autre ? La confusion et la compréhension incorrecte se désagrègent au fur et à mesure de notre analyse. Elles ne résistent pas aux investigations. Par contre, la compréhension correcte tient le fil de l’analyse, quel que soit le point de vue adopté. Lorsque nous brisons suffisamment l’élan de confusion et que nous maintenons tout le temps la compréhension correcte, alors la compréhension incorrecte n’a pas d’énergie pour revenir. Il lui faudrait une condition pour cela ; or, il n’y en a pas. Shantidéva, un maître bouddhiste indien, l’a joliment dit : « La confusion n’a pas de place pour se cacher ». Une fois partie, elle n’est pas comme un ennemi qui serait tapi dans un recoin de notre esprit pour ressortir plus tard. C’est comme lorsque l’on allume la lumière dans une pièce : l’obscurité ne se cache pas sous le lit en attendant de pouvoir revenir.

Question : Alors nous pouvons espérer que la confusion partira lorsque nous verrons la réalité ?

Réponse : Oui, mais c’est un processus graduel. Le premier aperçu ne dissipe pas complètement la confusion. Nous devons percevoir la réalité de façon non conceptuelle et maintenir cette perception tout le temps. Cela exige beaucoup de pratique. Cela dépend beaucoup du type et de la force de motivation qui propulse et soutient cette perception, du niveau de l’esprit qui perçoit, etc. La discussion devient très complexe et subtile.