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Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

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Actes d’entraînement de la prise
de direction sûre (refuge)

Modifié en mars 2002 par Alexander Berzin
Traduit par Pauline M. Silbermann
L’initiation de Kalachakra
Traduit par Marie-Béatrice Jehl
Éditions Dangles, 2000

Introduction

Prendre refuge (skyabs-'gro) signifie faire prendre officiellement à notre vie la direction sûre et positive indiquée par la Triple Gemme : les Bouddhas, le Dharma et le Sangha, et s’engager à maintenir cette direction avec constance et sans faillir jusqu’à ce qu’elle nous amène la libération ou l’illumination.

[Voir : L’identification des objets de direction sûre (refuge).]

Prendre officiellement refuge dans le cadre d’une cérémonie de vœu de bodhisattva ou d’une initiation tantrique, que ce soit à une pleine initiation (dbang, « wang ») ou à une cérémonie de permission subséquente (rjes-snang, « jenang »), est équivalent à faire de même auprès d’un professeur spirituel dans le cadre d’un rite séparé. Couper une mèche de cheveux et recevoir un nom de Dharma ne sont pas des composants essentiels à la procédure et sont laissés de côté lors de la prise de refuge dans le cadre d’une cérémonie de vœu de bodhisattva ou d’une initiation, même la première fois.

Lorsque nous orientons officiellement notre vie au moyen de la direction sûre et positive du refuge, nous nous engageons à nous former à deux ensembles d’actes (skyabs-'gro bslabs-bya) qui sont utiles au maintien de cette direction :

  1. l’entraînement spécifié dans Le Texte tout-compris (bsdu-ba-las 'byung-ba'i bslabs-bya),

  2. l’entraînement spécifié par les enseignements de quintessence (man-ngag-las 'byung-ba'i bslabs-bya).

Le premier provient du Texte tout-compris pour des vérifications (gTan-la dbad-pa bsdu-ba, skt. Vinishcaya-samgraha), l’un des cinq textes des Niveaux de l’esprit pour une conduite intégrée (rNal-'byor spyod-pa'i sa, skt. Yogacaryabhumi) par le maître indien du quatrième ou cinquième siècle (NdT : de l’ère commune), Asanga.

Le second comprend deux ensembles :

  1. les entraînements individuels pour chacune des Trois Gemmes (so-so'i bslab-bya)

  2. les entraînements communs pour les Trois Gemmes (thun-mong-ba'i bslab-bya).

Ces trois groupes d’actes d’entraînements ne sont pas des vœux. Le fait de faillir à l’un d’entre eux affaiblit simplement la direction sûre que nous avons fait prendre à notre vie. Nous ne perdons pas cette direction pour autant, à moins de la quitter officiellement.

L’entraînement spécifié dans Le Texte tout-compris

Selon le texte d’Asanga, les actes d’entraînement comprennent deux ensembles de quatre. Le premier ensemble comprend un acte qui équivaut à prendre une direction sûre de la part des Bouddhas, deux de la part du Dharma, et un de la part du Sangha. Le second ensemble de quatre actes porte sur la Triple Gemme dans son ensemble.

Parallèlement à notre prise de direction sûre de la part des Bouddhas, il s’agit de (1) nous engager de tout notre cœur envers un professeur spirituel. Si nous n’avons pas encore trouvé de professeur personnel pour diriger notre pratique, cet engagement est d’en trouver un.

Une prise de refuge officielle en présence d’un professeur n’implique pas nécessairement que nous nous engageons à suivre ce professeur comme notre guide spirituel. Certes, il est important de toujours conserver respect et gratitude envers cette personne comme étant celle qui nous a ouvert la porte à la direction sûre que nous avons donnée à notre vie. Cependant, notre refuge est dans la Triple Gemme – représentée lors de la cérémonie par une statue ou une peinture du Bouddha – et non pas dans la personne en particulier qui exécute le rite. Ce n’est que dans le contexte d’une initiation tantrique que le professeur incarne les Trois Joyaux de refuge et que la prise de direction sûre crée le lien officiel de maître à disciple spirituels.

De plus, indépendamment du contexte, notre direction sûre est celle de la Triple Gemme en général et non pas celle d’une lignée ou d’une tradition déterminée du bouddhisme. Si le professeur qui dirige la cérémonie de refuge ou l’initiation appartient à une certaine lignée, recevoir de lui une direction sûre ou une initiation ne fait pas nécessairement de nous un(e) disciple de la même lignée.

Pour maintenir la direction du Dharma dans notre vie (2) étudier les enseignements du Dharma, et (3) centrer notre attention sur les aspects de l’enseignement qui visent spécialement à vaincre nos émotions et attitudes mentales perturbatrices. Des études académiques n’y suffisent pas : nous devons appliquer le Dharma à notre vie personnelle.

(4) Prendre une direction de la part du Sangha, la communauté des pratiquants hautement réalisés (aryas), en suivant son exemple. Pour en faire autant, point n’est besoin de devenir moine ou moniale ; il s’agit davantage de faire des efforts sincères pour reconnaître directement et non conceptuellement les quatre vrais faits de la vie (les quatre nobles vérités) qui sont : la vie est difficile ; nos difficultés proviennent d’une cause, c’est-à-dire : de notre confusion au sujet de la réalité ; nous pouvons mettre fin à nos problèmes ; pour ce faire, nous avons besoin d’une compréhension de ce qu’est la vacuité en tant que voie d'esprit.

Parallèlement à notre prise de refuge dans la Triple Gemme dans son ensemble, (5) détourner notre esprit de la poursuite des plaisirs des sens lorsqu’il s’échappe dans leur direction, et accorder au travail sur soi la plus grande priorité dans notre vie. Cela signifie consacrer notre temps et notre énergie à surmonter nos insuffisances et à prendre conscience de nos talents et de nos potentiels, plutôt que de courir après toujours plus de distractions, plus de nourriture et plus d’expériences sexuelles, et d’amasser toujours plus d’argent et de possessions matérielles.

(6) Adopter les valeurs éthiques établies par les Bouddhas. Cette éthique est fondée sur la capacité à discriminer clairement entre ce qui est utile et ce qui est nuisible à une direction positive dans la vie, plutôt que sur l’obéissance à un ensemble de lois décrétées sur ordre divin. Par conséquent, suivre l’éthique bouddhique signifie se réfréner de certains modes de comportement parce qu’ils sont destructeurs et entravent notre capacité à agir pour le bénéfice des autres et pour le nôtre, et embrasser d’autres modes de conduite qui sont constructifs et nous aident à nous développer.

(7) Essayer d’être aussi réceptifs et empathiques que possible envers les autres. Même si notre but spirituel est limité à l’atteinte de la libération de nos problèmes personnels, ce n’est jamais au détriment des autres.

Et enfin, pour rester relié à la Triple Gemme, (8) faire des offrandes spéciales de fruits, de fleurs et ainsi de suite lors des jours de fête bouddhiques, comme pour l’anniversaire de l’illumination du Bouddha. Le fait d’observer les jours de fête religieuse en participant aux rites traditionnels contribue à nous donner le sentiment de faire partie d’une plus grande communauté.

Les entraînements individuels pour chacune des Trois Gemmes

Le premier groupe des actions qui proviennent des enseignements de quintessence englobe l’entraînement aux trois actes à proscrire (dgag-pa'i bslabs-bya) et aux trois actes à pratiquer (sgrub-pa'i bslabs-bya) qui sont reliés à chacune des Trois Précieuses Gemmes individuellement. Les actes évités nous conduisent à une direction de vie contraire, alors que les actes adoptés nous aident à garder notre but présent à l’esprit.

Les trois actes à proscrire sont, malgré la prise de direction sûre des Bouddhas, (1) prendre une autre direction prépondérante. La chose la plus importante dans la vie n’est plus d’amasser autant d’objets matériels ni d’accumuler autant d’expériences distrayantes que possible, mais de développer autant de qualités positives qu’il nous est possible de développer – comme l’amour, la patience, la concentration et la sagesse – afin de pouvoir être davantage bénéfiques aux autres. Ce n’est pas faire vœu de pauvreté ou d’abstinence, il s’agit plutôt d’affirmer que nous avons donné une direction plus profonde à notre vie.

Pour être plus précis, cet engagement signifie ne pas prendre de refuge ultime dans des dieux ou des esprits. Le bouddhisme, en particulier sous sa forme tibétaine, fait souvent appel à des cérémonies rituelles (puja) qui sont adressées à différentes figures de bouddha (yidam, déités tantriques) ou à des protecteurs féroces pour nous aider à dissiper des obstacles et à atteindre des objectifs constructifs. L’accomplissement de ces cérémonies fournit des circonstances propices pour que les potentialités négatives arrivent à maturation à travers des obstacles triviaux plutôt que majeurs, et que les potentialités positives arrivent à maturation de manière accélérée plutôt que tardive. Cependant, si nous avons accumulé des potentialités accablantes de négativité, ces cérémonies sont inefficaces à renverser les difficultés. Par conséquent, se concilier les dieux, les esprits, les protecteurs, voire les Bouddhas, ne saurait jamais remplacer la prise en main de notre karma : éviter un comportement destructeur et agir de manière constructive. Le bouddhisme n’est pas une voie spirituelle d’adoration de protecteurs, ni même d’adoration des Bouddhas. La direction sûre de la voie bouddhique consiste à œuvrer pour devenir nous-mêmes des êtres ayant atteint la libération ou l’illumination.

En plus de prendre la direction sûre du Dharma, (2) faire souffrir des êtres humains ou des animaux, ou leur nuire. L’une des principales directives données par le Bouddha est d’aider les autres autant que possible et, si nous ne pouvons leur être d’aucune aide, au moins ne pas leur faire de mal.

En plus de prendre la direction sûre du Sangha, (3) fréquenter assidûment des personnes négatives. Fuir ce genre de compagnie tant que nous sommes encore faibles dans notre direction de vie, nous permet d’éviter de vaciller trop facilement dans la poursuite de nos objectifs positifs. Cela ne signifie pas qu’il faille vivre dans une communauté bouddhique ; il s’agit plutôt d’exercer de la circonspection au regard de nos fréquentations, et de prendre toutes les mesures appropriées qui s’avèrent nécessaires pour éviter les influences négatives.

Les trois actes à adopter consistent à faire montre de respect en traitant avec déférence (4) toutes les statues, peintures et autre représentations artistiques des Bouddhas, (5) tous les livres, en particulier les livres sur le Dharma et (6) toutes les personnes qui ont prononcé des vœux monastiques, et même leurs robes. Traditionnellement, les signes de manque de respect consistent à marcher sur de tels objets ou à les enjamber, à s’asseoir ou à se tenir debout dessus, ou à les mettre directement sur le sol ou par terre sans placer au moins un morceau de tissu en-dessous. Bien que ces objets ne soient pas les véritables sources de direction sûre, ils représentent les êtres illuminés et nous aident à les garder présents à l’esprit, eux et leurs accomplissements suprêmes, ainsi que les pratiquants hautement réalisés qui sont très avancés dans cette direction.

Les entraînements communs pour les Trois Gemmes

Le dernier groupe d’engagements de la prise de direction sûre est de s’entraîner aux six actes qui ont trait aux Trois Précieuses Gemmes dans leur ensemble. Ces six actes sont :

  1. Réaffirmer notre direction sûre en nous rappelant continuellement les qualités des Trois Joyaux de refuge et les différences entre eux et les autres possibilités de directions de vie.

  2. Par gratitude pour leur bonté et leur soutien spirituel, offrir tous les jours la première part de nos boissons chaudes et de nos repas à la Triple Gemme. C’est généralement quelque chose qui est fait en imagination, mais nous pouvons aussi placer une petite part de notre première boisson chaude de la journée devant une statue ou une peinture du Bouddha. Un peu plus tard, nous imaginons que les Bouddhas nous l’offrent en retour pour notre plaisir et pour nous désaltérer. Il serait très irrespectueux de jeter notre offrande dans la cuvette des toilettes ou dans l’évier de la cuisine.

    Lorsque nous faisons des offrandes de nourriture ou de boissons, il n’est pas nécessaire de réciter un verset dans une langue étrangère inconnue de nous, à moins de puiser une inspiration dans ses sons mystérieux. Il suffit simplement de penser : « Bouddhas, je vous en prie, acceptez cette offrande ». Si les gens avec qui nous mangeons ne sont pas bouddhistes, il vaut mieux s’y prendre discrètement de sorte que personne ne se rende compte de ce que nous faisons. Afficher notre pratique ne fait que mettre les autres mal à l’aise et nous couvrir de ridicule.

  1. En gardant présente à l’esprit la compassion de la Triple Gemme, encourager indirectement les autres à aller dans cette direction. L’intention derrière cet engagement n’est pas de faire de nous des missionnaires, ni de nous inciter à pousser aux conversions. Néanmoins, les gens qui sont réceptifs vis-à-vis de nous et qui sont désorientés dans leur vie, soit qu’ils n’aient aucune direction, soit qu’ils en aient une négative, trouvent souvent une certaine utilité lorsque nous leur expliquons l’importance qu’a pour nous la prise d’une direction sûre et positive avec tous les bienfaits que nous en retirons nous-mêmes. Que les autres deviennent bouddhistes ou non n’est pas ce qui importe. C’est plutôt qu’à travers notre propre exemple, ces personnes peuvent puiser un encouragement à faire de leur vie quelque chose de constructif en faisant un travail sur soi pour s’améliorer et se développer.

  2. Nous rappeler les bienfaits d’avoir une direction sûre en la réaffirmant officiellement trois fois par jour et trois fois la nuit tombée – habituellement, le matin au lever et le soir au coucher. Normalement, cette affirmation est faite en répétant : « Je prends une direction sûre de la part des professeurs, des Bouddhas, du Dharma et du Sangha ». Les professeurs spirituels ne constituent pas une quatrième gemme précieuse, mais ils donnent accès aux Trois Gemmes. Dans le contexte du tantra, les maîtres spirituels les incarnent toutes.

  3. Quoi qu’il arrive, nous fier à notre direction sûre. Dans des périodes de crise, notre meilleur refuge est notre direction sûre parce qu’elle nous permet de gérer les conditions adverses en essayant d’en éliminer la cause. Les amis peuvent nous témoigner leur affection, mais à moins d’avoir eux-mêmes atteint l’illumination, ils nous laisseront inévitablement tomber. Ils ont leurs problèmes et sont limités dans ce qu’ils peuvent faire. Par contre, travailler constamment et sérieusement à corriger nos défauts et à surmonter nos difficultés ne manque jamais de nous soutenir aux heures de détresse. Cela nous conduit au dernier engagement de ce groupe :

  4. Ne jamais abandonner cette direction de vie, quoi qu’il se passe.

Prendre refuge et suivre d’autres religions ou voies spirituelles

Certaines personnes se demandent si prendre refuge signifie se convertir au bouddhisme et quitter pour toujours sa religion d’origine. La réponse est que ce n’est pas le cas, sauf si on le souhaite. En tibétain, il n’y a pas de terme équivalent à celui de « bouddhiste » dans un sens littéral. Le mot employé pour désigner un pratiquant du bouddhisme signifie « quelqu’un qui vit à l’intérieur », c’est-à-dire : à l’intérieur des limites impliquées par la prise d’une direction de vie sûre et positive. Vivre ainsi sa vie ne requiert pas de porter un cordon de protection autour du cou, non plus que de jurer ne jamais mettre les pieds dans une église, une synagogue, un temple hindou ou confucéen. Ce terme signifie travailler sur nous-mêmes pour pallier nos insuffisances, corriger nos défauts et réaliser notre potentialité – autrement dit : concrétiser le Dharma – exactement comme les Bouddhas l’ont fait et comme le font les pratiquants hautement réalisés et les membres du Sangha. Nous mettons nos efforts en premier lieu dans cette direction. Comme l’ont dit de nombreux maîtres bouddhistes, y compris Tsenshab Serkong Rinpotché, mon défunt professeur, si nous considérons les enseignements de charité et d’amour proclamés par d’autres religions, comme la religion chrétienne, force est de conclure que le fait de les suivre ne va pas à l’encontre de la direction enseignée par le bouddhisme. Le message humanitaire est le même dans toutes les religions.

Notre direction sûre et positive de refuge consiste en premier lieu à nous abstenir des dix actes les plus destructeurs (dix actes non vertueux) qui sont : priver de sa un être vivant ; s’emparer de ce qui n’est pas donné ; s’adonner à une conduite sexuelle inappropriée ; mentir ; tenir des propos médisants ; s’exprimer de manière dure et cruelle ; s’adonner à des bavardages futiles ; entretenir des pensées de convoitise ou de malveillance, et penser de manière déformée ou antagoniste. Prendre une direction de vie selon le bouddhisme nécessite de se détourner uniquement des enseignements prônés par des systèmes religieux, philosophiques ou politiques qui encouragent des agissements, des paroles ou des pensées impliquant ces dix actes destructeurs nuisibles pour nous et pour les autres. D’autre part, bien qu’il n’y ait pas d’interdiction d’aller à l’église, maintenir une direction avec constance signifie ne pas concentrer toute notre énergie sur cet aspect de notre vie au détriment de nos études et de notre pratique du bouddhisme.

Certaines personnes se demandent si prendre refuge dans le cadre d’une cérémonie tantrique exigera d’eux de cesser de pratiquer le zen ou des systèmes d’entraînement physique comme le hatha yoga ou les arts martiaux. La réponse est non, parce que ces méthodes servent aussi à réaliser notre potentialité positive et ne compromettent en rien la direction sûre de notre vie. Néanmoins, tous les grands maîtres conseillent de ne pas mélanger ou modifier les pratiques de méditation. Si nous avons envie d’une soupe et d’une tasse de café au repas, nous ne versons pas le café dans la soupe pour les consommer ensemble. Se livrer tous les jours à différentes sortes d’entraînement ne pose pas de problème. Mais il est mieux de le faire dans le cadre de sessions différentes, procédant à chaque pratique en respectant les us et coutumes qui lui sont propres. Tout comme il serait grotesque de faire trois prosternations devant l’autel en entrant dans une église, de même il est inapproprié de réciter des mantras lors d’une session de méditation zen ou vipassana.