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Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

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Page d'accueil > eBooks > Manuscrits inédits > Donner un sens au tantra > 2. L’authenticité des tantras

Donner un sens au tantra

Alexander Berzin, 2002
Traduit par Véronique et Michel Zaregradsky

1e partie : Questions fondamentales et doutes sur le tantra

2. L’authenticité des tantras

La source des tantras

La pratique du tantra requiert la conviction de l’authenticité des tantras, la compréhension correcte de leur processus et de leur théorie, et la foi en leur validité en tant que méthodes menant à l’illumination. Selon la tradition tibétaine, Bouddha Shakyamouni lui-même est la source des tantras. Pourtant, c’est un point que disputent de nombreux érudits, qu’ils soient occidentaux ou bouddhistes. Et encore, d’après les normes scientifiques occidentales, aucun des textes attribués au Bouddha – ni les soutras, ni les tantras – ne peut passer avec succès le test de l’authenticité. Si ce point est crucial pour les pratiquants du tantra, ou si d’autres critères sont plus pertinents pour eux, c’est toute la question.

Les Tibétains expliquent que Bouddha Shakyamouni a enseigné trois véhicules, ou voies de pratique, qui conduisent aux buts spirituels les plus hauts. Le véhicule modeste, le Hinayana, conduit à la libération, alors que le véhicule vaste, le Mahayana, conduit à l’illumination. Bien que le terme « Hinayana » soit un terme péjoratif qui n’apparaît que dans les textes du Mahayana, nous l’utiliserons ici sans connotation négative, en tant que terme générique largement accepté par les dix-huit écoles bouddhiques du pré-Mahayana. Le Tantrayana, le véhicule du tantra – appelé aussi Vajrayana, « véhicule solide comme le diamant » – est une subdivision du Mahayana. Le Hinayana transmet seulement les soutras, alors que le Mahayana transmet à la fois les soutras et les tantras.

Personne n’a consigné les discours ni les dialogues d’enseignement tenus par le Bouddha il y a deux mille cinq cents ans car, à cette époque, en Inde, la coutume limitait l’usage de l’écriture aux affaires commerciales et militaires. Cependant, au cours de l’année qui suivit le décès du Bouddha, quelques cinq cents de ses disciples se réunirent pour former un conseil au cours duquel trois de ses disciples principaux rapportaient différentes parties de ses propos. Il s’ensuivit que différents groupes de moines prirent la responsabilité d’en mémoriser des sections particulières et de les réciter périodiquement. La responsabilité passa d’une génération de disciples à la suivante. Ces propos tenus par le Bouddha devinrent les soutras du Hinayana. Leur prétention à l’authenticité repose exclusivement sur la foi que les trois disciples d’origine avaient une mémoire parfaite et que ceux du conseil qui corroboraient leurs récits se souvenaient tous des mêmes propos. Ces deux conditions sont impossibles à établir scientifiquement.

Même si la transmission d’origine n’était pas corrompue, tous les nombreux disciples remarquables des générations suivantes ne disposaient pas d’une mémoire infaillible. En l’espace de cent ans après le décès du Bouddha, des désaccords éclatèrent sur de nombreux soutras du Hinayana et, finalement, dix-huit écoles émergèrent, chacune avec sa propre version de ce que le Bouddha avait dit. Les écoles ne s’entendaient même pas sur le nombre de discours et de dialogues du Bouddha récités lors du premier conseil. Selon certaines versions, plusieurs disciples du Bouddha, qui n’avaient pas été en mesure d’y participer, transmirent oralement et uniquement à leurs propres élèves les enseignements dont ils se souvenaient. Les exemples les plus remarquables sont les textes concernant les sujets spécifiques à la connaissance (skt. abhidharma). Pendant de nombreuses années, les générations suivantes les récitèrent en dehors des assemblées officiellement sanctionnées et ils ne furent rajoutés au recueil du Hinayana que plus tard, par des conseils ultérieurs.

Les premiers textes écrits apparaissent quatre siècles après le Bouddha, au milieu du premier siècle avant l’ère commune. Ce sont les soutras du Hinayana de l’école du Théravada, la ligne des anciens. Peu à peu, les soutras des dix-sept autres écoles du Hinayana apparaissent aussi sous forme écrite. Bien que la version du Théravada soit la première à apparaître par écrit et la seule école du Hinayana à être encore intacte de nos jours, ces deux faits ne sont pas probants pour prouver que les soutras du Théravada sont les paroles authentiques du Bouddha.

Les soutras du Théravada sont écrits en langue pâlie alors que les dix-sept autres versions sont rédigées dans différentes langues indiennes, comme le sanskrit et le dialecte local du Magadha, région où vivait le Bouddha. Or, il n’est pas établi que le Bouddha ait enseigné dans une seule de ces langues indiennes ou dans toutes. Donc, aucune des versions des soutras du Hinayana ne peut prétendre à l’authenticité pour des raisons linguistiques.

À cela vient s’ajouter le fait que le Bouddha encourageait ses disciples à transmettre ses enseignements sous toute forme intelligible. Il ne souhaitait pas que ses disciples fixent ses propos dans un langage archaïque et sacré, comme celui des écritures indiennes anciennes, les Védas (Vedas). En accord avec cette ligne directrice, différentes parties des enseignements du Hinayana du Bouddha sont d’abord apparues par écrit dans diverses langues indiennes et dans différents styles de composition et de grammaire afin de convenir aux besoins de l’époque. Les soutras et les tantras du Mahayana déploient aussi une grande diversité de styles et de langues. D’un point de vue bouddhique traditionnel, la diversité de langues prouve l’authenticité plutôt qu’elle ne la contredit.

D’après la tradition tibétaine, avant que les enseignements du Bouddha aient été couchés par écrit, les disciples récitaient les soutras du Hinayana en public lors de grandes assemblées monastiques, les soutras du Mahayana en privé au sein de petits groupes, et les tantras dans l’extrême secret. Les soutras du Mahayana firent d’abord leur apparition au début du deuxième siècle de l’ère commune et les tantras commencèrent probablement à apparaître dès le siècle suivant, mais une datation précise reste impossible. Comme il l’a déjà été mentionné, plusieurs traditions du Hinayana rapportent que des cercles privés transmettaient oralement certains textes les plus connus du Hinayana avant même que les assemblées monastiques principales les aient acceptés dans le corpus de leurs récitations publiques. Ainsi, le fait qu’un texte soit absent de l’ordre du jour du premier conseil ne prouve pas son inauthenticité.

En outre, les participants aux sessions de récitation de tantras faisaient vœu de secret, jurant de ne pas révéler les tantras aux non-initiés. C’est pourquoi il n’est pas surprenant de ne pas voir apparaître de récits personnels sur les réunions du tantra ; et s’il est donc difficile de prouver la transmission pré-écrite des tantras et la tenue de réunions secrètes, il est tout aussi difficile de prouver que celles-ci n’ont pas existé. De plus, même si l’on accepte une transmission orale pré-écrite des tantras, il est impossible d’établir quand et comment cette transmission a commencé, comme c’est le cas pour les écritures du Hinayana manquantes dans le premier conseil.

Comme le maître indien Shantideva argumente dans L’Engagement dans la conduite d’un bodhisattva (skt. Bodhicaryavatara), tout raisonnement qui serait présenté pour accréditer ou discréditer l’authenticité des textes du Mahayana s’applique également aux écritures du Hinayana. Ainsi l’authenticité des tantras doit reposer sur des critères autres que les facteurs linguistiques et la date de rédaction initiale.

Les différents points de vue sur Bouddha Shakyamouni en tant qu’enseignant

L’une des sources principales de confusion lorsque l’on s’essaie à déterminer la source des tantras, semble être due au fait que les spécialistes occidentaux du bouddhisme, les érudits du Hinayana et les autorités du Mahayana, portent tous un regard différent sur Bouddha Shakyamouni. Les spécialistes du bouddhisme acceptent Shakyamouni comme un personnage historique qui a été un grand enseignant, mais ne le considèrent pas comme quelqu’un avec des pouvoirs supra humains, ni même comme quelqu’un qui a instruit des êtres non humains et qui a continué à enseigner après sa mort. Quoique les érudits du Hinayana concèdent que le Bouddha ait eu des pouvoirs surnaturels et ait pu enseigner à tous les êtres, ils insistent peu sur ces qualités. De plus, ils disent que le décès de Shakyamouni a marqué la fin de ses activités d’enseignant.

Les érudits du Mahayana, des soutras comme des tantras, expliquent que Shakyamouni était devenu un bouddha de nombreux cycles cosmiques auparavant et qu’au cours de sa vie en tant que Prince Siddharta, il n’a fait que montrer les étapes conduisant à l’illumination. Depuis, il a continué à se manifester sous différentes formes et à enseigner, recourant à un large éventail de pouvoirs paranormaux. Ils citent Le Soutra du lotus dans lequel Bouddha Shakyamouni proclame qu’il se manifestera dans le futur sous la forme de maîtres spirituels dont les enseignements et les commentaires seront aussi authentiques que ses propres paroles. En outre, les érudits du Mahayana acceptent que les bouddhas puissent se manifester simultanément sous différentes formes et en différents lieux, chaque émanation enseignant un sujet différent. Par exemple, tout en apparaissant en tant que Shakyamouni exposant les Soutras de Prajnaparamita (la Perfection de la sagesse) au Pic des Vautours, dans le nord de l’Inde, le Bouddha se manifestait dans le sud de l’Inde en tant que Kalachakra et exposait les quatre classes de tantras au Stoupa (Stupa) de Dhanyakataka.

La vision du Mahayana sur la façon dont les bouddhas enseignent va bien au-delà de l’instruction personnelle des disciples. Shakyamouni, par exemple, donnait aussi l’inspiration à d’autres bouddhas et bodhisattvas (ceux qui se consacrent pleinement à l’atteinte de l’illumination pour aider les autres) pour enseigner à sa place, comme lorsqu’Avalokiteshvara exposait Le Soutra du cœur en sa présence. Il a aussi permis à d’autres d’enseigner ce qu’était la signification de son intention, comme l’a fait Vimalakirti dans Le Soutra instruire à propos de Vimalakirti.

De plus, par la suite, Shakyamouni et d’autres bouddhas et bodhisattvas autorisés à enseigner à sa place apparurent dans des visions pures à des disciples très largement avancés pour révéler d’autres enseignements des soutras et des tantras. Ainsi, Manjushri a révélé La Séparation d’avec les quatre types d’aggrippements à Sachen Kunga-Nyingpo, le fondateur de la tradition tibétaine Sakya, et Vajaradhara est apparu de façon répétée à des maîtres en Inde et au Tibet pour révéler d’autres tantras. Et surtout, les bouddhas et boddhisattvas ont transporté des disciples dans d’autres royaumes afin de les instruire. Par exemple, Maitreya a conduit le maître indien Asanga dans sa terre pure pour lui transmettre ses Cinq Textes.

Puisque l’auditoire des enseignements du Bouddha était composé d’une variété d’êtres, pas seulement humains, certains d’entre eux ont consigné du matériel pour plus tard, pour des temps plus propices. Par exemple, les nagas, mi-humains mi-serpents, ont conservé Les Soutras de Prajnaparamita dans leur royaume souterrain, sous un lac, jusqu’à ce que le maître indien Nagarjuna vienne les recouvrer. Jnana Dakini, une disciple féminine de qualité paranormale, a gardé Le Tantra de Vajrabhairava à Oddiyana jusqu’à ce que le maître indien Lalitavajra s’y rende sur le conseil de Maitreya reçu lors d’une vision pure. De plus, tant les maîtres indiens que tibétains ont, pour les sauvegarder, caché des écritures dans des lieux physiques ou les ont implantées comme potentialités dans l’esprit de disciples spéciaux. Des générations de maîtres les ont découvertes plus tard sous forme de textes-trésors (terma, gter-ma). Asanga, par exemple, avait enterré Le Continuum infini le plus poussé de Maitreya que le maître indien Maitripa a déterré de nombreux siècles plus tard. Padmasambhava cacha d’innombrables textes de tantras au Tibet qui ont été redécouverts par la suite dans des recoins de temples, ou dans leur propre esprit, par des maîtres Nyingma.

Lorsque la tradition tibétaine énonce que Shakyamouni est la source des tantras, il s’agit du Bouddha décrit communément dans la tradition Mahayana du soutra et du tantra. Si des pratiquants potentiels du tantra abordent la question de l’authenticité d’un point de vue qui n’accepte que les descriptions des spécialistes du bouddhisme ou des érudits du Hinayana, alors évidemment, un tel bouddha ne peut pas avoir enseigné les tantras. Néanmoins, c’est une remarque qui n’est pas pertinente pour ce type de personne. Les pratiquants du tantra ne poursuivent pas le but de devenir le type de bouddha que décrivent les spécialistes du bouddhisme et les érudits du Hinayana. Le but qu’ils poursuivent par la pratique du tantra est de devenir un bouddha tel qu’il est décrit dans les enseignements Mahayana des soutras et des tantras. Puisqu’ils acceptent que Bouddha Shakyamouni ait été un tel bouddha, ils acceptent assurément qu’il ait enseigné les tantras de toutes les manières miraculeuses rapportées par la tradition.

La relation entre le tantra bouddhique et le tantra hindou

La littérature du tantra fait son apparition à la fois dans les traditions bouddhiques et hindoues de l’Inde aux environs du troisième siècle avant l’ère commune. On ne dispose pas de dates précises et les deux traditions ont sans aucun doute antidaté la parution de leurs textes. Même si les contextes philosophiques et éthiques diffèrent, les pratiques de dévotion, les exercices de yoga, les nombreux aspects d’un matriarcat précoce et tribal et ceux de la pratique d’une caste d’intouchables sont des traits marquants dans les deux traditions. Par exemple, les deux systèmes comprennent des visualisations de figures à multiples bras et visages, la manipulation d’énergies subtiles à travers des nœuds énergétiques (skt. chakras), la vénération des femmes, le recours à des ornements et à des instruments de musique faits d’os, une imagerie de charniers et d’abattoirs, ou encore la transformation des impuretés produites par le corps. Ainsi, il est difficile de prouver que l’une des traditions a été la source d’une caractéristique particulière de l’autre. On peut seulement dire que ces deux traditions étaient des mouvements contemporains de leur époque. De plus, comme les pratiquants du tantra bouddhique et du tantra hindou fréquentaient souvent les mêmes lieux sacrés, chaque groupe a probablement influencé l’autre.

Les spécialistes du bouddhisme et les érudits traditionnels du Tantrayana s’accordent pour dire que l’histoire du bouddhisme rend compte de l’adaptation des thèmes bouddhiques fondamentaux à des milieux culturels variés, mais ils différent dans leur explication du processus. Les spécialistes du bouddhisme n’acceptent pas que le Bouddha ait enseigné les tantras. Ils avancent que des maîtres ont développé plus tard une forme tantrique du bouddhisme et en ont alors composé les textes dans l’esprit de l’Inde de l’époque. Les érudits traditionnels du Tantrayana, pour leur part, soutiennent que les pouvoirs supramondains du Bouddha lui permettaient de prévoir les évolutions culturelles et qu’il a personnellement enseigné le tantra pour pouvoir convenir aux personnes dans le futur. Ainsi, « lorsque les temps ont été mûrs », ceux qui avaient transmis secrètement les tantras – oralement ou enfouis dans leur continuum mental – les rendirent accessibles à des pratiquants réceptifs. Une autre explication est que le Bouddha a révélé les tantras dans des visions pures aux maîtres les plus hautement accomplis, qui ont été alors les premiers à les conserver. L’explication de chaque groupe d’experts s’accorde avec le regard particulier qu’il porte sur le Bouddha, et avec le principe général bouddhique de l’enseignement par les dits moyens habiles.

Le continuum de claire-lumière en tant que source la plus profonde des tantras

Dans Une Lampe éclairante, le maître indien Chandrakirti explique que les énoncés de textes du plus haut tantra possèdent plusieurs niveaux de signification dont certains seulement sont valides pour des groupes spécifiques. Par exemple, certains niveaux sont valides exclusivement pour les pratiquants du plus haut tantra, alors que d’autres sont acceptables également pour les adeptes des enseignements bouddhiques dits plus bas. En outre, les énoncés, dont la signification est commune à plusieurs groupes, peuvent avoir un niveau d’interprétation, soit à la fois littéral et non littéral, soit l’un ou l’autre seulement. Ils ont un sens littéral s’ils s’accordent avec l’expérience des groupes qui les acceptent ; ils ont un sens non littéral s’ils renvoient à des niveaux plus profonds de signification.

Appliquons l’analyse de Chandrakirti à l’énoncé selon lequel Bouddha Shakyamouni a eu recours à des moyens extraordinaires, comme celui de la révélation, pour enseigner les tantras. Certains spécialistes du bouddhisme pourraient accepter cet énoncé comme ayant un niveau de signification plus profond et non littéral, mais rejetteraient une interprétation prise au pied de la lettre car la révélation se trouve en dehors du champ de leur expérience personnelle. Par contre, cet énoncé est en accord avec l’expérience de nombreux maîtres des soutras du Mahayana, car aussi bien ces derniers que de nombreux maîtres tantriques ont reçu des enseignements bouddhiques par révélation. Ainsi, tant les adeptes des soutras que ceux des tantras du Mahayana acceptent le fait que l’énoncé ait un sens littéral.

Chandrakirti a été plus loin en ajoutant que les significations non littérales des énoncés du plus haut tantra indiquent un niveau ultime de signification relatif au continuum de claire-lumière. Selon de nombreux textes du tantra, le Bouddha en a enseigné le contenu tout en revêtant la forme de Samantabhadra, de Vajradhara ou de l’Adi Bouddha (le Bouddha primordial) de Kalachakra – les trois figures de bouddha qui représentent le continuum de claire-lumière. Ainsi, la signification non littérale ultime des énoncés est que la source la plus profonde des enseignements du tantra est celle du continuum de claire-lumière illuminante d’un bouddha.

D’après l’explication du plus haut tantra sur la nature de bouddha, en particulier celle de la tradition Nyingma, la part raffinée du continuum de claire-lumière de chaque personne possède de façon innée toutes les qualités illuminantes. Par conséquent, tout comme la confusion qui accompagne la part non raffinée de chaque individu peut donner lieu aux enseignements trompeurs d’un charlatan, la part raffinée peut devenir la source d’enseignements plus profonds du Bouddha. Ainsi, même lorsque le continuum de claire-lumière d’une personne est légèrement en dessous d’être totalement raffiné et qu’il coule encore comme une voie de tantra, si les conditions intérieures et extérieures sont réunies, sa part raffinée peut donner lieu spontanément à de nouveaux enseignements du tantra. Avant que les « temps soient mûrs » et avant qu’un jaillissement spontané ait lieu, les enseignements sont transmis d’une façon cachée d’une vie à l’autre comme faisant partie des potentialités non réalisées du continuum de claire-lumière de la personne. Si la personne en laquelle se produit le jaillissement spontané accepte le cadre mental conceptuel de la révélation commun au Mahayana, alors celle-ci est susceptible de décrire et de faire l’expérience du phénomène dans les termes qui correspondent à ce cadre mental. La description et l’expérience seront valides pour cette personne.

D’un autre côté, considérons le cas des spécialistes du bouddhisme qui acceptent les propositions de la psychologie transpersonnelle, comme l’assertion selon laquelle les clés de l’autoréalisation spirituelle sont gravées dans les potentialités de l’inconscient de chaque personne. Les blocages mentaux, symbolisés dans les mythes par des créatures souterraines ressemblant à des dragons comme les nagas, en assurent la garde et les maintiennent dans un état d’immersion. Les méthodes de réalisation personnelle demeurent enfouies dans l’inconscient jusqu’à ce qu’un individu atteigne un niveau de développement spirituel suffisant et que les « temps soient mûrs » pour leur révélation. Puisque ces spécialistes du bouddhisme considèrent l’inconscient comme un équivalent du continuum de claire-lumière, ils peuvent accepter un niveau commun de signification avec les pratiquants du tantra quant à l’énoncé selon lequel le Bouddha aurait enseigné les tantras, quoiqu’ils en rejettent complètement le sens littéral. Ils pourraient accepter que le Bouddha soit la source des enseignements du tantra uniquement dans le sens où le Bouddha représente l’inconscient. En d’autres termes, les enseignements du tantra viennent de l’inconscient des différents maîtres dans l’esprit desquels ils s’élèvent spontanément.

Les critères permettant d’établir l’authenticité des tantras

Le critère principal permettant d’établir qu’un enseignement est authentiquement bouddhique est celui de la lignée ininterrompue remontant jusqu’au Bouddha – que l’on décrive le Bouddha selon la bouddhologie classique, la psychologie transpersonnelle, ou selon des points de vue du Hinayana, du Mahayana en général ou encore du plus haut Tantrayana. Cependant, n’importe qui peut prétendre avoir reçu du Bouddha une transmission du tantra lors d’une vision pure, ou avoir trouvé un texte-trésor enfoui dans le sol ou dans son esprit. D’autres critères sont donc requis pour établir l’authenticité des tantras en général et de tout texte du tantra en particulier.

Dans le Soutra du grand affranchissement final de tous les maux (Mahaparinirvana Sutra), Shakyamouni exposa le cas de quelqu’un qui pourrait prétendre détenir un enseignement authentique autre que ce qu’il a spécifié lui-même. Le Bouddha a enjoint ses adeptes à l’accepter comme étant authentique si – et seulement si – il s’accorde avec le contenu du reste de ses enseignements.

Sur cette base, le maître indien, Dharmakirti, dans Un commentaire sur « (Le Compendium sur) les esprits cognitifs valides » (de Dignaga), propose deux critères décisifs pour établir l’authenticité d’un texte bouddhique. Le Bouddha a enseigné une très grande variété de sujets, mais seuls ceux dont les thèmes apparaissent à travers ses enseignements de façon répétée donnent des indications sur l’intention véritable du Bouddha. Ces thèmes comprennent la prise d’une direction sûre (refuge), la compréhension des lois de la cause et de l’effet comportementaux, le développement d’une discipline éthique supérieure, le développement de la concentration et de la sagesse discriminante par rapport à la façon dont les choses existent en réalité, et la génération de l’amour et de la compassion pour tous. Un texte est un enseignement bouddhique authentique s’il est en accord avec ces thèmes majeurs. Le second critère d’authenticité est qu’une mise en œuvre correcte de ses instructions par des pratiquants qualifiés doit produire les mêmes résultats que ceux qui sont indiqués ailleurs et de façon répétée par le Bouddha. Une pratique adéquate doit conduire à l’atteinte des buts ultimes que sont la libération et l’illumination, et des buts provisoires que sont les accomplissements spirituels tout au long de la voie.

La présence d’un enchevêtrement des thèmes majeurs enseignés par le Bouddha avec l’expérience, et les accomplissements des maîtres du passé et du présent, tels sont deux critères qui confirment l’authenticité des tantras. Ces critères établissent également la validité des tantras car lorsqu’ils sont pratiqués correctement, les résultats décrits sont produits. De plus, en suivant correctement les instructions du tantra, on peut éprouver soi-même directement leur authenticité et leur validité.

Les quatre sceaux permettant de classifier un point de vue comme étant fondé sur des paroles illuminantes

Développant le premier critère d’authenticité énoncé par Dharmakirti, Maitreya, dans Le Continuum infini le plus poussé, fait référence aux quatre sceaux qui permettent de classifier une vue comme s’appuyant sur les paroles illuminantes d’un bouddha. Si un corpus d’enseignements contient « les quatre », il porte alors le cachet de l’authenticité d’un enseignement bouddhique parce que sa vue philosophique s’accorde avec l’intention des paroles du Bouddha. (1) Tous les phénomènes influençables  (conditionnés) sont non statiques (impermanents). (2) Tous les phénomènes tachés de confusion (contaminés) impliquent des problèmes (la souffrance). (3) Tous les phénomènes sont dénués d’une identité non imputée. (4) Un affranchissement total de toutes les difficultés (skt. nirvana) est une pacification totale.

La vue tantrique bouddhique est conforme aux quatre sceaux. (1) Tout ce qui est influencé par des causes et des conditions change d’instant en instant. Même avec l’atteinte de l’illumination par les méthodes du tantra, la compassion continue à pousser un bouddha à agir pour le bénéfice des autres d’une manière constamment changeante. (2) En tant que méthode pour atteindre l’illumination, la plus haute classe du tantra exploite l’énergie des émotions perturbatrices, comme celle du désir ardent. Cette méthode, cependant, débarrasse complètement le pratiquant des émotions perturbatrices et de la confusion qu’elles recouvrent. Il faut s’en débarrasser pour toujours parce que tout phénomène contaminé apporte des problèmes. (3) Après avoir exploité l’énergie qui sous-tend les émotions perturbatrices, comme celle du désir ardent, on l’utilise pour accéder au continuum de claire-lumière. C’est le niveau de l’esprit qui est le plus propice à la reconnaissance non conceptuelle que tout phénomène est dénué d’une identité non imputée. (4) À partir de cette expérience de la vacuité ou de l’absence totale, on pacifie les successions suivantes d’instants relatifs aux différents niveaux de confusion, de leurs habitudes et des problèmes qu’ils entraînent, et l’on s’en débarrasse ainsi. L’atteinte de cette pacification totale est un affranchissement total de toutes les difficultés. La vue tantrique se qualifie donc comme une pratique bouddhique authentique.

Obtenir la ferme conviction dans l’authenticité des tantras

Pour pouvoir mettre tout son cœur dans la pratique du tantra en tant que méthode pour atteindre la libération et l’illumination, il faut se concentrer sur le tantra avec la ferme conviction (mopa, mos-pa) qu’il s’agit d’un enseignement bouddhique authentique. La capacité à se concentrer de cette manière provient de la croyance qu’un fait est vrai (daypa, dad-pa). Le maître indien Vasubandhu dans Une Maison au trésor de thèmes particuliers de la connaissance, et son frère Asanga dans Une Anthologie de thèmes particuliers de la connaissance, ont clarifié la signification de ces deux facteurs mentaux ou actes mentaux qui se produisent lorsque l’on se concentre sur un fait. Aucun de ces actes mentaux ne renvoie à une concentration qui serait accompagnée d’une foi aveugle en quelque chose, qui peut être vrai ou non et que l’on ne comprend pas.

La croyance qu’un fait au sujet de quelque chose est vrai englobe trois aspects. (1) La croyance lucide en un fait est l’acte mental qui est clair au sujet de ce fait et qui débarrasse l’esprit des émotions et attitudes perturbatrices envers son objet. Par exemple, dans la croyance lucide que le tantra est un enseignement bouddhique, on est clair au sujet du fait que le tantra se sert des émotions perturbatrices, comme le désir ardent, en tant que méthode pour se débarrasser définitivement des émotions perturbatrices. La croyance en ce fait enlève de l’esprit le désir ardent de poursuivre, au moyen du tantra, l’expérience du plaisir en tant que fin en soi. Donc, la croyance lucide en un fait au sujet de quelque chose provient d’une compréhension correcte des informations à son sujet.

(2) La croyance en un fait fondée sur la raison est l’acte mental de considérer ce fait au sujet de quelque chose comme étant vrai par une réflexion fondamentale portant sur les raisons qui le prouvent. Par exemple, on ne peut être certain qu’un enseignement provient d’une certaine source qu’après avoir clairement identifié cette source. D’après les tantras, le Bouddha, tel qu’il est décrit dans les tantras, est le seul à avoir donné ces enseignements. Les textes n’énoncent pas que le Bouddha, tel qu’il est compris par les érudits du Hinayana ou les spécialistes occidentaux du bouddhisme, les ait enseignés. En outre, les tantras contiennent les thèmes principaux que le Bouddha a enseignés ailleurs de façon répétée, en particulier les quatre sceaux qui attestent que la vue philosophique du tantra est fondée sur les paroles du Bouddha. La compréhension de ces raisons permet de croire avec fermeté que les tantras sont authentiquement bouddhiques.

(3) La croyance en un fait avec aspiration le concernant est l’acte mental de considérer comme vrais, à la fois un fait à propos de quelque chose, et sa propre capacité à réaliser le but d’une aspiration que l’on a, par conséquent, vis-à-vis de l’objet. Se fondant sur les deux aspects précédents de la croyance que le tantra soit un enseignement bouddhique vrai, on peut croire aussi vrai le fait que je puisse atteindre l’illumination au moyen de ses méthodes et que, par conséquent, j’aspire ardemment à les pratiquer correctement.

Lorsque l’on croit fortement de ces trois manières que le tantra est authentiquement bouddhique, on développe la ferme conviction dans ce fait. Être fermement convaincu d’un fait est l’acte mental qui consiste à se concentrer sur ce fait, au sujet duquel on s’est assuré de manière valide qu’il est comme ceci et non comme cela. Cela rend notre croyance si ferme que les arguments et opinions d’autrui ne peuvent nous en dissuader. La ferme conviction grandit à partir d’une familiarisation à long terme avec les conséquences qui découlent de la croyance en un fait – en l’occurrence, de la constatation des bienfaits que l’on obtient d’une pratique correcte du tantra. Cependant, avant même de commencer la pratique du tantra, une ferme conviction en sa validité est requise. C’est pourquoi la cérémonie préparatoire aux initiations du tantra comprend en tout premier lieu une explication du tantra par le maître qui confère l’initiation, afin de réaffirmer la conviction inébranlable des disciples potentiels.