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Donner un sens au tantra

Alexander Berzin, 2002
Traduit par Véronique et Michel Zaregradsky

1e partie : Questions fondamentales et doutes sur le tantra

1. Le sens du tantra

La définition du mot tantra

Les enseignements du Bouddha comprennent à la fois les soutras (sutras) et les tantras. Dans les soutras sont présentés les thèmes essentiels de la pratique qui permettent d’atteindre la libération des problèmes à la récurrence incontrôlable (skt. samsara) et plus encore : l’état illuminé d’un bouddha, à la capacité d’aider les autres autant que possible. Ces thèmes comprennent des méthodes pour développer une autodiscipline éthique, la concentration, l’amour, la compassion et la compréhension correcte de la façon dont les choses existent en réalité. Dans les tantras sont présentées des pratiques avancées, basées sur les soutras.

En sanskrit, le mot tantra désigne la chaîne d’un métier à tisser ou les brins d’une natte. Comme les fils de la chaîne, les pratiques du tantra servent de structure où s’entrelacent les thèmes des soutras, tissant ainsi une tapisserie d’illumination. De plus, le tantra combine entre elles les expressions physiques, verbales et mentales de chaque pratique qui, une fois nattées, forment un chemin de développement holistique. Puisque l’on ne peut pas intégrer et pratiquer simultanément tous les thèmes des soutras sans un entraînement préalable distinct pour chacun d’eux, la pratique du tantra est extrêmement avancée.

La racine du mot tantra signifie « s’étirer » ou « continuer sans interruption ». Mettant l’accent sur ce sens, les érudits tibétains ont traduit le terme par gyu (rgyud), ce qui désigne une continuité ininterrompue. On se rapporte ici à une continuité dans le temps comme la succession des instants d’un film, plutôt qu’à une continuité dans l’espace comme la succession des tronçons d’un trottoir. En outre, les successions dont il est question dans le tantra ressemblent à des films éternels : elles n’ont ni commencement, ni fin.

Il n’y a jamais deux films identiques, et même deux copies du même film ne peuvent jamais être la même pellicule. Aussi, les successions infinies maintiennent toujours leur caractère individuel : les images du film défilent une à une et tout change image après image. De la même manière, dans les successions infinies, les instants sont éphémères, un seul à la fois, sans qu’il y ait rien de solide qui se perpétue à travers les successions.

Les continuums mentaux en tant que tantras

L’exemple le plus remarquable d’une succession infinie est le continuum mental (flux mental, angl. mind-stream), la succession infinie des instants d’un esprit individuel. Dans le bouddhisme, l’esprit (angl. mind) fait référence à la pure et simple expérience individuelle et subjective – et non pas à un objet physique ou immatériel qui, soit ferait cette expérience, soit serait l’outil utilisé par quelqu’un pour faire l’expérience de choses. D’autre part, un continuum mental n’est pas un flot d’expériences qui s’accumuleraient de sorte qu’une personne aurait plus d’expérience qu’une autre. Un continuum mental comprend simplement une succession ininterrompue d’instants de fonctionnement mental – le fait pur et simple de faire l’expérience de choses. Ces choses dont on peut faire l’expérience comprennent les images, les sons, les sentiments, les pensées, le sommeil et même la mort. Dans ce contexte, l’expression « pur et simple » implique que l’expérience vécue n’a pas besoin d’être délibérée, touchante sur le plan affectif ou même consciente.

De plus, l’expérience de quelque chose est toujours individuelle et subjective. Deux personnes peuvent faire l’expérience de voir le même film, mais elles n’auront pas la même expérience du film – il se peut qu’il plaise à l’une et pas à l’autre. L’expérience qu’elles auront du film dépend de nombreux facteurs interconnectés tels que leur humeur, leur état de santé, les personnes qu les accompagnent, et même le siège sur lequel elles sont assises.

Les êtres individuels sont ceux qui ont un continuum mental. À chaque instant de leur existence, ils font l’expérience de quelque chose. Ils agissent avec intention – même s’ils ne l’ont pas planifié de manière conceptuelle – et vivent une expérience subjective des effets immédiats et à long terme de ce qu’ils font. Ainsi, le continuum mental de tous les êtres individuels – leur expérience des choses – change d’instant en instant, au fur et à mesure qu’eux-mêmes et leur continuum mental continuent d’une vie à l’autre, sans jamais de début ni de fin. Le bouddhisme accepte comme un état de choses que non seulement les continuums mentaux durent éternellement, mais aussi qu’ils soient dénués de toute forme de commencement, que ce soit du fait de l’œuvre d’un créateur, de la matière/énergie ou de rien du tout.

Les êtres individuels, et donc les continuums mentaux, interagissent les uns avec les autres tout en demeurant distincts les uns des autres, même dans la bouddhéité. Bouddha Shakyamouni et Bouddha Maitreya sont identiques dans leur atteinte de l’illumination, pourtant ils ne sont pas la même personne. Ils ont tous deux des relations uniques avec des êtres différents, ce qui est illustré par le fait que certains individus peuvent rencontrer un tel bouddha et non tel autre, et recevoir les bienfaits de ce bouddha et non d’un autre.

Les films maintiennent leur caractère individuel sans requérir ni contenir un indicateur fixe et inné, tel que leur titre, qui serait toujours présent en tant que partie de chaque instant et leur prêterait une identité individuelle par la seule voie de son propre pouvoir. Les films conservent leur caractère individuel dans la mesure où ils dépendent purement et simplement de facteurs entrelacés et changeants, comme l’agencement séquentiel et sensé d’images. De même, les continuums mentaux infinis se poursuivent sans indicateur fixe et inné tels qu’une âme, un soi ou une personnalité, qui resterait non influencé et inchangé pendant toute une vie et d’une vie à l’autre, et leur prêterait une identité individuelle par la voie de son propre pouvoir. Pour conserver leur identité individuelle, les continuums mentaux dépendent purement et simplement de facteurs entrelacés et changeants, comme des séquences sensées d’expériences de choses, selon les principes de cause et effet comportementaux (skt. karma). Même à un niveau plus général, les continuums sont dénués d’une identité fixe et inhérente telle que « humain », « moustique », « mâle » ou « femelle ». Selon leurs actes, les êtres individuels apparaissent à chaque vie sous une forme différente – quelquefois avec plus de souffrance et de problèmes et quelquefois avec moins.

Le terme tantra en référence à la nature de bouddha

Quoiqu’il manque aux continuums mentaux, et donc aux êtres individuels, une âme innée qui leur prêterait une identité par la voie de son propre pouvoir, il y a néanmoins d’autres caractéristiques qui les accompagnent en tant que facettes intégrales de leur nature. Ces facettes innées constituent aussi des tantras – des successions d’instants sans commencement ni fin. Les facettes innées et infinies qui se transforment en facettes illuminantes d’un bouddha, ou qui permettent à chaque continuum mental de devenir le continuum d’un bouddha, comprennent les « facteurs de la nature de bouddha » de ce continuum.

Par exemple, les successions ininterrompues d’instants concernant l’apparence physique, la communication et le fonctionnement mental (corps, parole et esprit), les qualités positives opérantes et l’activité, accompagnent indéfiniment la succession d’instants de chaque continuum mental, bien que les formes particulières de ces « cinq » varient à chaque instant. L’apparence physique peut être invisible à l’œil humain ; la communication peut être non intentionnelle et se faire simplement à travers un langage corporel et le fonctionnement mental peut être minimal comme dans le sommeil ou dans un état inconscient. Les qualités positives comme la compréhension, la sollicitude et la capacité peuvent opérer à des niveaux infimes ou être seulement latentes, et l’activité peut être simplement autonomique. Néanmoins, l’expérience individuelle et subjective de quelque chose à chaque instant implique qu’il y a continuellement une certaine apparence physique, une certaine forme de communication d’une certaine information, un certain fonctionnement mental, un certain niveau où opèrent des qualités positives et une certaine activité.

Le fait que des successions ininterrompues d’instants des cinq facettes innées accompagnent le continuum mental de chaque être à chaque renaissance rend compte que les successions de ces « cinq » continuent à accompagner chaque être, même en tant que bouddha. D’un autre point de vue, les instants des « cinq » continuent à survenir dans des successions ininterrompues, même après l’illumination – sauf qu’ils se manifestent alors sous la forme des cinq facettes illuminantes d’un bouddha. Elles sont « illuminantes » dans le sens où elles constituent les moyens les plus efficaces pour conduire les autres à l’illumination.

Des successions sans commencement qui peuvent avoir une fin

En tant que tantras, les continuités infinies des facteurs de la nature de bouddha d’un individu sont entrelacées, formant ainsi à chaque instant un tout intégré qui fonctionne comme un réseau. Dans un autre sens, ces continuités infinies constituent les fils de la chaîne sur lesquels se tissent les successions d’instants relatives à d’autres caractéristiques qui accompagnent les continuums mentaux. Il y a aussi de nombreuses caractéristiques entrelacées qui sont sans commencement, mais toutes ne continuent pas indéfiniment. Certaines peuvent avoir une fin et ne constituent donc pas les facettes intégrales de la nature du continuum. Les plus importantes sont les continuités sans commencement de la confusion à propos de la façon dont les choses existent, les habitudes qu’une telle confusion implique et les difficultés et limitations à la récurrence incontrôlable qu’elles produisent. Ici, pour simplifier la discussion, nous employons le terme « confusion » à la place de « méconnaissance » (ignorance) mais sans connotation de désordre, désarroi ou démence.

Les successions sans commencement d’instants de différents niveaux de confusion et leurs habitudes peuvent avoir une fin parce que leurs opposés exacts, les successions d’instants de compréhension et ses habitudes, peuvent les remplacer et les enlever pour toujours. Pendant que les successions d’instants de confusion et ses habitudes accompagnent les continuums mentaux, les facteurs de leur nature de bouddha ne peuvent pas fonctionner à leur pleine capacité. Tant que les continuums mentaux sont dans cette condition, les individus qu’ils dénotent sont des « êtres limités » (être doués de sensation). Les facteurs n’atteignent le sommet de leur fonctionnement qu’avec l’enlèvement complet de toutes les caractéristiques limitatives ou « taches fugaces », c’est-à-dire : de tous les niveaux de confusion et leurs habitudes. Lorsque les continuités de toutes les caractéristiques limitatives cessent pour toujours, les individus ne sont plus des êtres limités. Leur continuité infinie en tant qu’individus perdure, mais ces êtres se sont maintenant transformés en bouddhas.

Les explications Nyingma et Kagyu du tantra

Les quatre traditions du bouddhisme tibétain – Nyingma, Kagyu, Sakya et Guéloug (Gelug) – acceptent les successions infinies d’instants des facteurs de la nature de bouddha comme signification du tantra. Les explications particulières de chaque école permettent de faire davantage la lumière sur le sujet et viennent en complément les unes des autres. Voyons d’abord la présentation générale commune aux traditions Nyingma et Kagyu car elle a pour spécialité de discuter le tantra en terme de nature de bouddha en général. Ces présentations proviennent du Continuum infini le plus poussé de Maitreya.

Maitreya a expliqué que, bien que les successions d’instants des facteurs de la nature de bouddha continuent indéfiniment, elles peuvent être non raffinées, partiellement raffinées, ou complètement raffinées. La différence se fait selon que les successions d’instants de tous les niveaux de confusion et leurs habitudes accompagnent sans interruption le continuum mental, que certaines seulement l’accompagnent pendant un certain temps, ou qu’aucune ne l’accompagne jamais plus. Ces trois conditions de la continuité infinie des facteurs de la nature de bouddha sont les tantras « de la base », « de la voie » et « de la résultante ».

En tant que tantras de la base, les continuités « toujours-disponibles » des facteurs de la nature de bouddha sont les matériaux de travail pour atteindre l’illumination. Vus de cette perspective, les facteurs sont non raffinés ou « impurs » dans le sens où les successions d’instants de tous les niveaux de confusion et leurs habitudes s’entrelacent en tout temps avec les facteurs, limitant leur fonctionnement à différents degrés.

Sur la voie vers l’illumination, les pratiquants travaillent à enlever leurs limitations en stoppant par étape les continuités des différents niveaux de confusion et leurs habitudes qui s’enchevêtrent avec leur corps, leur communication, leur esprit, leurs qualités positives et leurs actions. Par conséquent, au cours du processus de purification, les continuités des facteurs de la nature de bouddha, en tant que tantras de la voie, sont partiellement raffinées et partiellement non raffinées. Quelquefois, des périodes de pleine compréhension accompagnent les facteurs ; d’autres fois, des périodes s’ensuivent avec le simple momentum de la compréhension. Parfois les successions d’instants de confusion cessent temporairement. Ensuite, les continuités de certains niveaux reprennent, mais graduellement, aucun d’eux ne revient jamais plus. Pareillement, les habitudes de la confusion cessent parfois de donner lieu à des instants de confusion et, finalement, les continuités des habitudes cessent pour toujours.

Au niveau résultant de la bouddhéité, les continuités de facteurs de la nature de bouddha, en tant que tantras de la résultante, sont raffinées dans leur totalité, c’est-à-dire qu’elles sont pour toujours complètement débarrassées des périodes qui accompagnent tous les niveaux de confusion ou de leurs habitudes. Donc, les facteurs de la nature de bouddha fonctionnent pour toujours à leur pleine capacité en tant que facettes illuminantes entrelacées d’un bouddha, par exemple, en tant que facultés illuminantes physiques d’un bouddha, facultés illuminantes de communication d’un bouddha et facultés illuminantes mentales d’un bouddha, qualités illuminantes positives d’un bouddha et activités illuminantes d’un bouddha.

Le rôle des « figures de bouddha » dans le tantra

Les « figures de bouddha » représentent les facteurs de la nature de bouddha au cours des phases raffinées ou « pures », lorsque les successions d’instants de pleine compréhension accompagnent leurs continuités. Parce que les figures de bouddha disposent de corps, d’esprit, de facultés de communication, de qualités positives et de facultés d’actions qui œuvrent ensemble comme un réseau intégré, elles sont aptes à représenter ces facteurs de la nature de bouddha. En outre, ces figures ont souvent de multiples visages, bras et jambes. La disposition des visages et des membres représentent des thèmes de soutras dont la plupart se retrouvent aussi parmi les facteurs de la nature de bouddha. Les pratiquants du tantra utilisent ces figures dans la méditation pour pousser plus loin le processus de purification.

Le terme sanskrit pour « figures de bouddha », ishtadevata, signifie « déités choisies », c’est-à-dire des déités choisies pour la pratique de devenir un bouddha. Ce sont des « déités » dans le sens où leurs capacités transcendent celles des êtres ordinaires mais elles n’exercent pas de contrôle sur leur vie, pas plus qu’elles ne requièrent de vénération. Ainsi, les érudits tibétains ont traduit le terme par lhagpay lha (lhag-pa'i lha), « déités spéciales », pour les différentier des dieux mondains ou de Dieu le Créateur.

Le terme tibétain équivalent le plus courant, yidam (yi-dam), dénote plus clairement le sens voulu. Yi signifie « esprit » et dam tient lieu de damtsig (dam-tshig, skt. samaya), « un lien étroit ». Les pratiquants du tantra tissent des liens avec des figures de bouddha féminines et masculines, comme Avalokiteshvara et Tara, imaginant qu’ils ont eux-mêmes les facettes illuminantes de l’apparence physique, de la communication, du fonctionnement mental, des qualités positives et des activités de ces figures. Plus précisément, alors que les continuités des facteurs de leur nature de bouddha sont encore partiellement non raffinées en tant que tantras de la voie, les pratiquants les relient ou les entremêlent aux continuités des facteurs imaginés comme étant les facettes complètement raffinées des figures de bouddha. Même lorsque les pratiquants n’ont obtenu qu’une compréhension incomplète de la façon dont les choses existent, s’imaginer que les facteurs partiellement non raffinés de leur nature de bouddha fonctionnent comme les facettes totalement raffinées d’une figure de bouddha est la méthode générale du tantra pour enlever des continuités infinies des facteurs de la nature de bouddha, les taches fugaces des périodes de confusion et de ses habitudes. En bref, que les facteurs de la nature de bouddha fonctionnent en tant que tantras de la base, de la voie, ou de la résultante, ils demeurent les mêmes. Le continuum mental manifeste toujours une certaine forme d’apparence physique, de communication de quelque chose et de fonctionnement mental, ainsi qu’un certain niveau de qualités positives opérantes et une certaine activité. Ce qui fait la différence, c’est la mesure dans laquelle les successions d’instants des différents niveaux de confusion et de leurs habitudes accompagnent les continuités des facteurs et limitent leur fonctionnement.

Selon les présentations Nyingma et Kagyu, le thème du tantra est celui de l’entrelacement des conditions de la base, de la voie et de la résultante des continuités infinies des facteurs de la nature de bouddha, afin de tisser une méthode pour atteindre l’illumination. Plus particulièrement, le tantra porte sur les méthodes qui permettent de travailler avec les périodes des facteurs de la nature de bouddha en tant que tantras de la voie afin de purifier les successions de facteurs en tant que tantras de la base, de sorte que leur fonctionnement ultime se fasse en tant que continuités infinies des tantras de la résultante. La pratique du tantra effectue cette transformation en reliant les continuités des facteurs de la nature de bouddha aux successions d’instants de leur situation raffinée telle qu’elle est représentée par les facettes illuminantes des figures de bouddha.

La présentation Sakya

La présentation Sakya de la signification du tantra provient du Tantra de Hévajra, un texte de la plus haute classe de tantra. Cette présentation élucide la relation entre les figures de bouddha et les êtres de tous les jours qui permet d’établir le lien entre leurs facettes respectives dans la pratique du tantra.

Le continuum de claire-lumière (l’esprit de claire-lumière), le niveau le plus subtil du continuum mental de chacun(e), est un sujet d’exclusivité appartenant au plus haut tantra. Tous les continuums mentaux ont un niveau de claire-lumière où se situe l’expérience des choses et qui, en tant qu’ultime nature de bouddha, leur fournit la continuité infinie la plus profonde. En fait, les niveaux grossiers où se situe l’expérience des choses, comme ceux de la perception sensorielle et de la pensée conceptuelle, ne se poursuivent pas sans interruption d’une vie à la suivante. Ils cessent même pour toujours avec l’atteinte de l’illumination. Seules les successions des niveaux de claire-lumière continuent sans interruption, même une fois que l’on est devenu un bouddha. Si l’on compare les êtres individuels à des radios, alors les niveaux grossiers des continuums mentaux sont semblables à des radios diffusant différentes stations, alors que les niveaux de claire-lumière ressemblent à des radios qui sont simplement allumées. Toutefois, l’analogie n’est pas exacte : les radios peuvent s’arrêter de diffuser, alors que les continuums mentaux ont un flux qui ne cesse jamais.

Indépendamment du niveau auquel elle se passe, la pure et simple expérience individuelle et subjective des choses suppose de faire s’élever leur apparence (clarté) et de s’y impliquer mentalement (conscience). En d’autres termes, on ne perçoit pas directement les objets extérieurs, mais on perçoit purement et simplement leurs apparences ou représentations mentales qui s’élèvent comme faisant partie de l’acte de percevoir. Ici, les apparences comprennent non seulement l’image des choses mais aussi leur son, leur odeur, leur goût, la sensation physique et les pensées à leur sujet. La science occidentale procède à la même description d’une perspective physique. Lorsque l’on perçoit des choses, ce n’est pas que l’on ait connaissance d’objets extérieurs – en réalité, on a seulement connaissance de complexes composés d’impulsions électrochimiques qui représentent les objets dans le système nerveux et dans le cerveau. Quoique tous les niveaux d’expérience des choses impliquent que leurs apparences s’élèvent, c’est le continuum de claire-lumière qui est la véritable source qui fait s’élever toutes les apparences.

S’impliquer mentalement dans les apparences signifie les voir, les entendre, les sentir, les goûter, les ressentir physiquement ou les penser, ou encore : ressentir affectivement quelque chose à leur sujet. L’implication mentale peut se faire de façon subliminale ou même de façon inconsciente. Et pour aller plus loin, faire s’élever les apparences des choses et s’y impliquer mentalement sont deux façons de décrire le même phénomène. L’apparition d’une pensée et la pensée d’une pensée sont en fait le même évènement mental. Ce n’est pas qu’une pensée s’élève et qu’on la pense ensuite : les deux actes mentaux ont lieu simultanément parce qu’ils décrivent le même évènement.

La discussion Sakya sur le tantra se concentre sur un facteur spécifique de la nature de bouddha, à savoir : la succession infinie d’instants relatifs à l’activité innée du continuum de claire-lumière qui consiste de faire s’élever les apparences à partir de lui-même. La production des apparences se fait de façon automatique, non délibérée et inconsciente. On peut regarder quelque chose délibérément, mais quand on voit ce quelque chose, le continuum de claire-lumière n’en construit pas délibérément l’apparence. De plus, les apparences qui s’élèvent à partir du continuum de claire-lumière peuvent être celles de la base physique du continuum – son corps – ou de tout autre objet qu’il perçoit.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que la production des apparences a lieu de façon inséparable à deux niveaux : grossier et subtil. « De façon inséparable » (yermey, dbyer-med) signifie que si un niveau a lieu de façon valide, l’autre niveau a lieu de façon valide aussi. Dans ce contexte, les apparences grossières sont celles des êtres ordinaires et de leur environnement ; les apparences subtiles sont celles des figures de bouddha et de leur entourage.

Les êtres de tous les jours et les figures de bouddha sont comme des niveaux quantiques de continuums de claire-lumière. Les particules subatomiques ont plusieurs niveaux quantiques d’énergie auxquels elles sont en résonance de manière identique et de façon valide. À tout instant, le niveau auquel une particule est en résonance est une fonction de probabilité : on ne peut pas dire avec certitude que la particule soit en résonance à un niveau seulement et non à l’autre. En fait, d’après la mécanique quantique, une particule peut être en résonance simultanément sur plusieurs niveaux. Pareillement, parce le niveau auquel le continuum de claire-lumière apparaît à tout instant est une fonction de probabilité, on ne peut pas dire qu’à un instant précis un être individuel ait une seule apparence et pas d’autre.

La continuité infinie de l’activité mentale qui produit cette paire d’apparences liées de façon innée peut être raffinée, partiellement raffinée ou complètement raffinée selon les successions d’instants de confusion et des habitudes qui l’accompagnent. Le processus par lequel une continuité de pratique avec des figures de bouddha purifie ce facteur de la nature de bouddha, de sorte qu’il produise une succession infinie d’apparences complètement débarrassée des périodes qui accompagnent la confusion et ses habitudes est le tout premier thème du tantra, tel qu’il est discuté à l’école Sakya.

L’explication Guéloug (Gelug)

La tradition Guéloug (Gelug) suit Appendice au Tantra de Guhyasamaja dans son explication du sens du tantra en tant que continuité infinie. L’aspect principal de la nature de bouddha qui y est souligné est celui de la « vacuité » (vide) du continuum mental – son absence d’exister de façon impossible. Les continuums mentaux n’existent pas comme étant défectueux de manière inhérente et impurs par nature. Il n’en a jamais été ainsi et n’en sera jamais ainsi. Il n’y a pas de continuités infinies de caractéristiques innées qui les accompagnent et qui, du fait de leur propre pouvoir, les feraient exister de cette façon impossible. Parce que cette absence totale est toujours actuelle, une fois que les pratiquants ont parfaitement compris ce fait, ils peuvent faire en sorte que les continuités de la confusion et de ses habitudes cessent d’accompagner leur continuum mental afin que les facteurs de leur nature de bouddha puissent fonctionner pleinement en tant que facettes illuminantes d’un bouddha. Puisque, en tant que continuités infinies, les continuums mentaux se poursuivent indéfiniment, leur vacuité demeure toujours un fait qui rend la purification et la transformation possibles.

La méthode de purification se rapporte aux étapes de la pratique avec les figures de bouddha. À la différence des gens ordinaires, les figures de bouddha ne grandissent pas à partir d’un embryon, ne vieillissent pas, ni ne meurent. Parce qu’elles sont toujours disponibles sous la même forme, la méditation avec les figures de bouddha peut former une continuité infinie. Le résultat du processus de purification est la continuité infinie de la bouddhéité.

En bref, à travers la continuité infinie de la pratique méditative du lien avec les figures de bouddha, les pratiquants du tantra atteignent la continuité infinie de la bouddhéité sur la base du fait infini de la vacuité de leur continuum mental. Parce que la pratique du tantra implique la production de l’apparence de soi en tant que figure de bouddha semblable à l’état résultant de l’illumination, le tantra est appelé le « véhicule de la résultante ».

Résumé

Le thème du tantra porte sur les continuités infinies liées au continuum mental. Les continuités comprennent les facteurs de la nature de bouddha, tels que les qualités positives fondamentales, un niveau de claire-lumière où a lieu l’expérience de choses, son activité de production d’apparence de soi, et sa vacuité. Les continuités comprennent aussi les figures de bouddha et l’état d’illumination. Les quatre traditions du bouddhisme tibétain expliquent les diverses façons dont les successions d’instants de ces continuités infinies s’entrelacent en tant que bases, voies, et résultats. Elles partagent la caractéristique selon laquelle le tantra requiert une voie de pratique avec des figures de bouddha pour purifier une base avec l’illumination pour résultat. Elles s’entendent aussi sur les caractéristiques physiques des figures de bouddha pour les utiliser comme représentations polyvalentes et fournir les fils de la chaîne où viennent s’entrelacer les thèmes variés de la pratique des soutras. Le terme tantra se rapporte à ce tissage très serré de thèmes étroitement entrelacés, et aux textes qui en discutent.