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Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

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L’éthique au-delà de la religion

Sa Sainteté le quatorzième Dalaï-Lama
Fribourg, Suisse, Avril 2013
Sommairement revu par Alexander Berzin
Traduit par Maria Angels Cañellas

Les inconvénients de mettre l’accent sur les différences de niveau secondaire

Chers frères et sœurs, je suis extrêmement heureux d’avoir l’occasion de m’entretenir avec vous. D’abord, quand je donne une conférence, j’aime que les choses soient claires : pensez toujours à vous-mêmes en tant qu’êtres humains, s’il vous plaît. Cela veut dire, par exemple, que vous ne pensez pas « je suis suisse », « je suis italien », ou « je suis français ». Mon traducteur ne devrait pas penser qu’il est français ! Moi-même, je ne devrais pas penser que je suis tibétain. Encore plus, je ne devrais pas non plus penser que je suis bouddhiste parce que, en général dans mes conférences, la façon de vivre une vie heureuse et moins troublée part du principe d’être un être humain.

Chacun des sept milliards d’êtres humains veut une vie heureuse et chacun a absolument le droit d’atteindre ce but. Si nous mettons l’accent sur les différences secondaires du genre « je suis tibétain », cela me donne l’air d’être plus concerné par le Tibet. De même « je suis bouddhiste » donne une sorte de sentiment de proximité avec d’autres bouddhistes, mais automatiquement cela crée une sorte de petite distance avec les autres religions.

Ce type de vision est en fait une source de problèmes, y compris les nombreux problèmes et l’immense violence que les êtres humains ont affrontés dans le passé et qu’ils continuent d’affronter au vingt-et-unième siècle. La violence n’arrive jamais si l’on considère que les autres sont des êtres humains, comme soi-même. Il n’y a aucune raison pour s’entretuer ; mais quand nous oublions l’unité de l’humanité et que, au contraire, nous nous focalisons sur les différences de niveau secondaire comme « ma nation » et « leur nation », « ma religion » et « leur religion », alors nous créons des distinctions et nous nous préoccupons davantage de notre propre peuple et des adeptes de notre propre religion. Puis nous méprisons les droits d’autrui et n’avons même plus de respect pour leur vie. Beaucoup de problèmes auxquels nous sommes confrontés encore aujourd’hui proviennent de cette vision qui met beaucoup trop l’accent sur les différences de niveau secondaire.

Maintenant, le seul remède est de penser logiquement à nous-mêmes en tant qu’êtres humains, sans démarcation ni barrière. Quand je donne des conférences, par exemple, si je me considère comme un bouddhiste tibétain, voire, si je pense à moi-même comme « Sa Sainteté le Dalaï-Lama », cela crée une sorte de distance entre l’auditoire et moi-même, ce qui est stupide. Si je suis sincèrement concerné par votre bien-être, il faut que je parle avec vous en tant qu’êtres humains, frères et sœurs ; êtres humains comme moi-même. En réalité nous sommes la même chose : sur le plan mental, affectif et physique. Plus important encore, chacun veut une vie heureuse et sans souffrance ; moi aussi, je suis pareil ; alors c’est à ce niveau que nous allons parler.

L’éthique laïque

L’éthique laïque est fortement liée aux facteurs biologiques, mais la foi religieuse est quelque chose qui appartient seulement aux êtres humains. Parmi les êtres humains, la foi s’est développée et il ne s’agit certainement pas d’un facteur biologique. L’éthique laïque concerne la population tout entière de sept milliards d’êtres humains. Comme je l’ai dit hier, sur sept milliards de personnes, un milliard affirme formellement être non croyant et si l’on pense aux six milliards de prétendus croyants, il y a tellement de gens corrompus ! Il y a des scandales, de l’exploitation, de la corruption, de la tromperie, des mensonges et des brutalités. Cela, je crois, est dû à un manque d’adhésion authentique à des principes d’ordre moral. Ainsi, même la religion est utilisée à de mauvaises fins. Je ne sais plus si je l’ai mentionné hier ou non, mais parfois j’ai vraiment l’impression que la religion nous enseigne à agir de façon hypocrite. Nous disons de belles choses comme « amour » et « compassion » mais en réalité nous n’agissons pas comme cela et il y a beaucoup d’injustices.

La religion parle de ces belles choses d’une sorte de façon traditionnelle, mais pas d’une façon qui trouve vraiment le chemin de notre cœur. C’est à cause du manque de principes moraux ou du manque de valeur accordée aux principes moraux. Indépendamment du fait d’être croyant ou non-croyant, nous devons réfléchir plus sérieusement à la manière d’éduquer les gens sur ces principes moraux. Ensuite, au-dessus, nous pouvons y ajouter la religion qui devient alors une religion véritablement authentique. Toutes les religions, comme je l’ai mentionné hier, parlent de ces valeurs.

Développer le non-attachement à son propre domaine

Au siècle dernier, quand les gens étaient en train de s’entretuer, les deux camps priaient Dieu. C’est difficile ! Même aujourd’hui parfois on voit des conflits au nom de la religion et je crois que les deux côtés prient Dieu. Parfois je plaisante en disant qu’il semble que Dieu soit désorienté ! Comment pourrait-Il prendre une décision avec les deux camps qui Lui adressent des prières, en quête d’une sorte de bénédiction ? C’est difficile. Une fois, en Argentine, au cours d’un colloque qui réunissait des scientifiques et quelques dirigeants religieux aussi – bien qu’il ne s’agissait pas d’une rencontre interconfessionnelle – j’ai rencontré un physicien du nom de Maturana. Il était le professeur du regretté Varela ; je l’avais rencontré auparavant en Suisse, et après en Argentine, mais pas depuis lors. Pendant sa conférence, il a mentionné qu’en tant que physicien, il ne devrait pas s’attacher à son propre domaine scientifique. Cela a été une affirmation magnifique et très sage que j’ai retenue.

Je suis bouddhiste mais ne devrais pas m’attacher au bouddhisme, car l’attachement est une émotion négative. Quand on développe de l’attachement, le point de vue devient partial. Une fois que l’esprit est partial, on ne peut plus voir les choses objectivement.

C’est pourquoi ceux qui sont impliqués dans un conflit au nom de la religion, je pense que, dans la plupart des cas, ce n’est pas à cause de la foi religieuse mais plutôt à cause d’intérêts économiques ou politiques.

Mais dans certains cas, comme les fondamentalistes, ils deviennent trop attachés à leur religion et, de ce fait, ne peuvent pas voir la valeur d’autres traditions.

L’affirmation de Maturana a eu sur moi l’effet d’un grand conseil. En résultat de mes rencontres avec de multiples personnes, j’ai beaucoup d’admiration pour les autres traditions et, bien sûr, j’espère ne pas être fondamentaliste ou fanatique. Parfois je raconte qu’une fois je suis allé à Lourdes, dans le sud de la France. J’y suis allé en tant que pèlerin et devant une statue de Jésus-Christ, j’ai pris un peu d’eau. Je me tenais devant la statue et réfléchissais dans mon esprit aux milliards de personnes qui, à travers les siècles, ont visité ce lieu pour y chercher réconfort, avec des gens malades qui, j’ai ouï-dire, ont été guéris grâce à leur foi et à une certaine bénédiction. Alors que je réfléchissais à ces choses, j’ai été en quelque sorte envahi d’un sentiment de profonde reconnaissance pour le christianisme et j’en avais presque des larmes aux yeux. Une autre fois, une chose étrange s’est passée à Fatima, au Portugal. Entouré de catholiques et de chrétiens, nous avons eu un petit moment de méditation silencieuse devant une petite statue de Marie. Alors que nous étions tous sur le point de quitter l’endroit, je me suis retourné et, en fait, la statue de Marie me souriait. J’ai regardé encore et encore ; effectivement, elle souriait. J’ai eu l’impression que Marie avait une sorte de reconnaissance pour ma façon non sectaire ! Si je passais plus de temps avec Marie pour parler de philosophie, quand même, peut-être que des questions plus compliquées surviendraient !

Quoiqu’il en soit, l’attachement, même à sa propre foi, n’est pas bon. Il arrive que les religions causent des conflits et des divisions, ce qui est un problème très grave. La religion est censée être une méthode pour accroître la compassion et le pardon qui sont des remèdes contre la colère et la haine. Alors Donc si la religion elle-même crée plus de haine envers les autres croyances religieuses, alors c’est comme un médicament censé guérir une maladie et qui, au contraire, l’aggrave. Que faire ? Toutes ces choses tristes arrivent essentiellement à cause d’un manque d’adhésion à des principes d’ordre moral. Je crois que nous avons besoin de différentes pratiques et de différents facteurs afin de pouvoir faire un effort authentique pour promouvoir l’éthique laïque.

La laïcité et le respect d’autrui

Maintenant pour ce qui est de l’éthique laïque, je connais l’ancien premier ministre indien, monsieur Advani. À une certaine occasion, il a mentionné avoir été interviewé par une équipe de télévision canadienne qui lui a demandé ce qui faisait le succès de la pratique démocratique en Inde. Ce à quoi il a répondu que pendant des millénaires, en Inde, la tradition a toujours été de respecter les autres malgré les disputes ou les divergences d’opinion. Il m’a dit qu’il y a environ trois mille ans, le système de pensée philosophique des Charvakas, ou « nihilistes », s’est développé en Inde. Les tenants d’autres vues philosophiques les critiquaient et condamnaient leurs points de vue, mais les traitaient toujours avec la déférence due à un rishi, ce qui veut dire « sage ». Cela montre que malgré les désaccords ou les échauffements, il y avait encore du respect, et cela signifie que nous devons aussi respecter les non-croyants.

Hier j’ai dit que certains de mes amis, des chrétiens et des musulmans, ont quelques réserves par rapport au mot même de « laïcité ». Je crois que c’est parce que, pendant la révolution française ou pendant la révolution bolchévique, il y avait une tendance à être contre la religion. Mais je veux faire une distinction claire entre la religion et les institutions religieuses, qui sont deux choses différentes. Comment peut-on raisonnablement être contre la religion ? La religion signifie amour et compassion, personne ne peut critiquer ces choses. Mais les institutions religieuses, elles, sont quelque chose de différent. Pendant les révolutions française et bolchévique, dans les deux cas, les classes dirigeantes ont vraiment abusé des masses. De plus, les classes dirigeantes recevaient le plein soutien des institutions religieuses et donc, logiquement, pour lutter contre cette classe dirigeante, il fallait aussi se retourner contre les institutions religieuses. Par conséquent, il y avait une tendance à s’opposer à la religion ou à Dieu.

Même aujourd’hui, si une exploitation quelconque se produit dans les institutions religieuses, y compris dans la communauté bouddhiste tibétaine, nous devons être contre. Ma propre pratique dans ce sens est d’avoir mis fin, il y a deux ans, à la tradition vieille de quatre-cents ans qui faisait automatiquement du Dalaï-Lama le chef temporaire et spirituel des Tibétains. J’ai mis volontairement fin à cette tradition, avec bonheur et fierté. Ces choses, en fait, discréditent la valeur authentique de la religion, ou Dharma. Alors nous devons faire une distinction entre les institutions religieuses et les véritables pratiques et messages de la religion.

Selon l’interprétation de la laïcité indienne, il n’y a jamais de sentiment négatif envers la religion mais, au contraire, du respect pour toutes les religions ainsi que pour tous les non-croyants. Je pense que c’est très sage. Comment faire pour promouvoir ces valeurs ? À l’aide de sermons ? Non. Sûrement à l’aide de prières ? Non plus. Mais à travers l’éducation, oui. Nous recevons de l’instruction sur l’hygiène corporelle, alors pourquoi pas de l’instruction sur l’hygiène mentale ou affective, de simples connaissances sur comment prendre soin d’un esprit sain ? Pas besoin de parler de Dieu ou de la prochaine vie, de Bouddha ou de nirvana, mais simplement comment devenir une personne heureuse dans son esprit. Une personne heureuse rend une famille heureuse, ce qui rend une communauté heureuse. Je pense donc que nous avons besoin de quelques leçons sur l’hygiène affective.

L’hygiène affective

Qu’est-ce que l’hygiène affective? Cela veut dire prendre garde aux facteurs qui détruisent notre calme ou notre paix d’esprit. Ces facteurs sont comme une maladie mentale parce que non seulement les émotions négatives détruisent la paix, la santé de l’esprit, mais elles détruisent aussi la capacité mentale à juger de la réalité. Cela fait beaucoup de mal parce que, quand on est plein de colère, on ne voit pas la réalité et l’esprit devient partial. Avec l’attachement aussi, on ne voit pas la réalité correctement. C’est une maladie de l’esprit. La nature même de notre esprit est connaissance, et donc, n’importe quelle sorte de facteur mental qui vient amoindrir cette aptitude à la connaissance est une chose négative.

L’hygiène affective, donc, est la diminution de ces types d’émotions et l’entretien de la capacité mentale à la clarté et au calme, ce qui est un esprit sain. Pour cela, il faut d’abord cultiver et développer l’intérêt à le faire. Sans intérêt, on ne peut pas forcer les gens dans ce sens. Aucune loi ou constitution ne peut faire en sorte que les gens s’y mettent. Cela doit passer par l’enthousiasme individuel, lequel ne se produit que lorsque l’on voit la valeur qu’il y a à le faire. Ce sont ces valeurs-là qui peuvent être inculquées.

Des découvertes scientifiques sur l’esprit et les émotions

Regardons maintenant la science. Auparavant la science moderne était focalisée sur la matière, là où l’on peut prendre des mesures. Je pense qu’au cours de la dernière partie du vingtième siècle et maintenant, au début du vingt-et-unième siècle, de plus en plus de scientifiques montrent vraiment de l’intérêt pour l’esprit et ses émotions, parce qu’il y a une relation très étroite entre l’esprit et les émotions dès lors qu’il s’agit de la santé. Certains scientifiques disent « esprit sain, corps sain ». La science médicale aussi dit que la peur constante, la colère et la haine, en fait, minent notre système immunitaire tandis qu’un esprit plus compatissant lui apporte un soutien fondamental et peut même améliorer la santé. Évidemment, nous savons que pour les gens qui sont heureux mentalement, les effets positifs sur leur corps sont immenses.

Reconnaître le positif dans les situations négatives

Dans ma propre vie, à l’âge de seize ans j’ai assumé beaucoup de responsabilités et la situation est devenue très difficile. Après, à l’âge de vingt-quatre ans, j’ai perdu mon propre pays et depuis j’ai maintenant passé la plus grand partie de ma vie en tant que réfugié. Pendant ce temps il y a eu beaucoup de souffrance et de problèmes au Tibet et les gens ont mis beaucoup d’espoir et de confiance en moi. Mais je suis impuissant. Cependant, la paix de l’esprit m’a permis de voir tout cela d’une façon plus réaliste. Comme Shantidéva le disait, si les difficultés peuvent être surmontées, alors il n’y a pas besoin de s’inquiéter. Et si la situation est tellement difficile qu’il n’y a pas de possibilité de la surmonter, alors il est inutile de trop s’inquiéter. C’est très réaliste, donc je pratique ces choses-là.

Il est important de regarder les choses d’une façon plus réaliste et de voir aussi que tout est relatif. Quoi qu’il arrive, il peut y avoir un effet positif. Dans mon cas je suis devenu refugié mais à cause de cela, j’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup de gens et d’apprendre beaucoup de points de vue différents. J’ai rencontré des mendiants, des dirigeants, des académiciens dans différents domaines, et des gens antireligieux. C’est très utile, parce que si j’étais resté au Tibet, je crois que mes connaissances seraient la moitié de ce qu’elles sont actuellement. Ainsi, d’une certaine façon c’est une sorte de grande tragédie mais d’un autre côté cela a amené beaucoup de bonnes possibilités. Si l’on regarde sous différents angles, alors on se sent bien. De mauvaises choses peuvent arriver, mais au-dedans il peut y avoir aussi des choses positives.

Autrefois les Tibétains étaient un petit peu isolés, mais maintenant leur pensée s’est beaucoup élargie. Au fil des siècles, les Tibétaines ont vécu dans un état proche de l’endormissement mais maintenant ils se sont réveillés. C’est une bonne chose ! Alors vous voyez, si l’on regarde sous différents angles, on trouve des choses positives. C’est d’une aide immense pour entretenir la paix de l’esprit. Ces temps-ci, beaucoup de mes vieux amis, lorsqu’on se rencontre, me disent que mon visage a l’air très jeune. Certains d’entre eux me demandent quel est mon secret. En général je leur dis que huit ou neuf heures de sommeil aident la paix de l’esprit. Effectivement, sans aucun doute c’est là un facteur, mais ce qui apporte un vrai bienfait, c’est un esprit et des états mentaux relativement sereins et calmes.

Un esprit calme peut même aider à se remettre de choses telles qu’une opération chirurgicale. Quand j’ai été opéré de la vésicule biliaire, en fait c’était très grave. Le chirurgien m’a dit après que l’opération dure d’habitude quinze ou vingt minutes mais que dans mon cas c’était tellement grave qu’il avait fallu au moins trois heures parce que ma vésicule s’était dilatée d’au moins deux fois sa taille, avec beaucoup de pus. Mais je m’en suis remis en cinq jours, juste comme ça ! Ainsi, un esprit calme et une attitude optimiste aident vraiment à maintenir un corps sain. Même si après quelque chose ne va pas bien, on se remet plus vite. La paix de l’esprit est vraiment un facteur très important pour une bonne santé.

Beauté intérieure versus beauté extérieure

Je vais aussi mentionner ici, moitié pour plaisanter moitié pour taquiner, qu’il y a des jeunes femmes qui aiment dépenser beaucoup d’argent en cosmétiques. Certaines mettent diverses couleurs sur leur visage ‒ du bleu, du vert et d’autres encore. Ce n’est pas très joli mais elles sont persuadées que c’est très beau ! Les gens semblent accorder plus d’attention à la beauté extérieure. Lors d’une conférence l’autre jour, une dame avait les cheveux bleus, c’était très inhabituel. Alors j’ai plaisanté avec elle et lui ai dit que les cheveux bleus ne sont pas forcément beaux ! Bien sûr, la beauté extérieure est importante, mais la beauté intérieure est la chose la plus importante. Ces dames qui dépensent beaucoup d’argent pour la beauté extérieure, s’il vous plaît, prêtez attention à votre beauté intérieure, ce sera beaucoup mieux !

L’esprit et les émotions en tant que sujet académique

Nous parlons des découvertes scientifiques. La véritable paix de l’esprit est cruciale. Le fondement de la paix de l’esprit est la confiance en soi et la force intérieure qui proviennent de la pratique de l’amour et de la compassion, avec un sentiment de respect pour les autres et une préoccupation pour leur bien-être. L’éthique laïque, c’est cela.

De l’école maternelle jusqu’à l’université, nous pouvons donner de l’instruction sur l’esprit et la façon de prendre soin de nos émotions. Le sujet est vaste et il y a beaucoup d’explications sur l’esprit, nos émotions et leurs interconnexions. On voit une sorte de cause et effet parce que quand quelque chose arrive quelque part dans l’esprit, autre chose arrive ailleurs. Alors pour mieux gérer ces choses, nous devons prendre en considération la façon dont l’esprit et tout le cerveau sont interconnectés.

Ce vaste sujet vaut vraiment la peine du point de vue académique. En Amérique, au cours des quelques dernières années, des scientifiques ont mené des expériences sur la base de ces informations et des résultats très concrets en sont ressortis. En résultat, il y a maintenant il y des programmes éducatifs qui enseignent l’éthique laïque. Nous nous sommes aussi engagés à élaborer l’ébauche d’un curriculum portant sur une éthique morale qui soit fondée sur la laïcité et qui trouve sa place dans le domaine de l’éducation laïque.

L’auditoire, en particulier les éducateurs et les penseurs ici présents, devraient réfléchir à cette question et, si l’occasion se présente, engager des discussions sur ce sujet. Il semble actuellement que le système éducatif présente des lacunes en matière d’éthique morale, par conséquent la plupart des gens, pour les combler, se tournent vers les enseignements religieux. Naturellement, c’est une bonne chose, mais il y a aussi ceux qui ne s’intéressent pas à la religion et qui ont du mal à accepter des conceptions religieuses. Cela rend les choses difficiles. Donc il faut trouver une voie laïque qui soit universellement acceptable.

Fini. Passons maintenant aux questions.

Questions

Question : Sa Sainteté, dans votre dernier commentaire vous avez évoqué la question que j’allais poser, mais afin d’avoir une réponse plus complète, je vais la poser à nouveau si cela ne vous dérange pas. Par rapport à l’enseignement de l’éthique laïque dans les écoles et les universités, êtes-vous en train d’œuvrer à la mise au point d’un programme éducatif qui convienne à tout le monde ? Dans l’affirmative, y a-t-il des institutions éducatives ou financières pour vous cautionner ?

Sa Sainteté : En Inde, avec le soutien de quelques universités à Delhi, nous avons commencé à élaborer l’ébauche d’un curriculum, comme je l’ai déjà mentionné. Puis nous avons aussi le Mind and Life Institute (fr. l’Institut « Esprit et Vie »). Et en Amérique, des membres individuels dans leurs propres domaines, à l’Université de Wisconsin, à l’Université Emory, à l’Université de Stanford et ainsi de suite, sont déjà en train d’assurer une éducation avec de l’éthique laïque. Nous avons déjà étendu cette institution à l’Europe et nous voulons le faire bientôt à Delhi aussi, ou dans ses environs. Jusqu’à présent nous avons seulement travaillé là-dessus. Une fois que le curriculum sera prêt, nous pourrons peut-être former quelques professeurs et quelque chose se passera. Peut-être que cela en vaut la peine. Nous verrons bien.

Question : Sa Sainteté, j’aime la planète et tout ce qui la compose : la terre, les plantes, les animaux et nous, les fascinants humains. Mais ces humains sont toujours en train de détruire la planète, peut-être à travers de toutes petites choses très simples comme, par exemple, en achetant des bouteilles en plastique, et puis à travers des choses plus grandes et plus importantes comme, par exemple, la déforestation. Je sais que je dois être patient mais quand je vois ça et quand je vois que la vie est en train de mourir et de souffrir, alors je sens la colère monter en moi et je veux lutter. Alors, ma question est, est-ce qu’il y a de la colère saine ? Peux-je lutter avec l’amour ?

Sa Sainteté : La colère, comme je l’ai dit auparavant, est liée à la motivation. Alors la colère qui apparaît par souci de quelque chose ou de quelqu’un est une chose, mais la colère motivée par la haine est une chose tout à fait différente.

Question : Sa Sainteté, merci d’être ici. C’est magnifique de vous voir et de vous écouter. J’ai une question très simple. Si vous aviez du temps libre demain pour faire ce que vous aimeriez faire, que feriez-vous ? Merci à vous.

Sa Sainteté : Normalement dès que j’ai le temps, je lis les écritures bouddhistes, principalement en tibétain. Dans le bouddhisme tibétain, nous avons environ trois cents volumes. Cent volumes pour les propres paroles du Bouddha, presque comme une Bible. Puis nous avons deux cents autres volumes de commentaires. Alors je dis toujours aux Tibétains que ce ne sont pas seulement des objets de culte, mais des textes à étudier ! Pendant que je dis ça aux autres, moi-même j’essaie aussi de lire ces livres. Je crois que sur les trois cents volumes, j’en ai peut-être lu trente, quarante. Donc il m’en reste encore beaucoup à étudier. Et peut-être que si j’avais deux jours de loisir, j’aimerais aller à un endroit où il y a des montagnes enneigées. J’aimerais voir plus de neige !

Question : Sa Sainteté, vous avez parlé des six milliards de croyants et peut être du milliard d’athées dans le monde. J’ai l’impression qu’il y a un troisième groupe de gens qui ne se sentent pas vraiment à l’aise avec la religion institutionnelle traditionnelle mais qui ne sont pas non plus athées, et qui cherchent une spiritualité au-delà de la religion institutionnelle. Quel conseil pouvez-vous leur donner ?

Sa Sainteté : Il y a longtemps, à Stockholm, j’ai rencontré un petit groupe de gens. Ils n’étaient pas pour les traditions ou religions existantes mais étaient pourtant à la recherche d’un certain type de spiritualité. Oui, ces gens existent. Mais je trouve que ce que l’on appelle le new age ou prendre des morceaux d’ici et là pour créer un grand mélange n’est pas très utile !

Je pense qu’il est bon de ne pas seulement satisfaire ses besoins matériels et d’essayer de trouver des valeurs plus profondes, c’est très bien. Cela vaut la peine d’analyser notre vie et de voir que le bonheur ne provient pas d’une quelconque sorte de satisfaction sensorielle. C’est comme quand la musique est en train de jouer, on est satisfait, mais si la musique s’arrête il n’y a plus de satisfaction. Au niveau mental, avoir un immense sentiment de foi ou de compassion ‒ la satisfaction qui en découle est beaucoup plus durable.

Question : Quelle est pour vous la chose la plus importante dans la vie d’un être humain ?

Sa Sainteté : Je dis toujours que le but même de notre vie est d’avoir une vie heureuse. Maintenant, l’atteinte de ce bonheur ou de cette joie ne devrait pas dépendre des facultés et des expériences sensorielles, mais bien plutôt de notre état mental. Alors comme je dis d’habitude, nous devons accorder plus d’attention à nos valeurs intérieures. Merci beaucoup.