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Les Archives bouddhistes du Dr. Alexander Berzin

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Le Dharma dans la vie quotidienne

Alexander Berzin
Morélia, Mexique, le 6 juin 2000
Traduit par Véronique et Michel Zaregradsky

Le Dharma en tant que mesure préventive

Vous m’avez demandé de parler de la pratique du Dharma dans la vie quotidienne. Il est important de comprendre ce que l’on veut dire par « Dharma ». Dharma est un mot sanskrit qui signifie littéralement « mesure préventive ». C’est quelque chose que l’on fait pour éviter les problèmes. Pour trouver un intérêt à la pratique du Dharma, il faut reconnaître que la vie comporte des problèmes. Et pour cela, il faut beaucoup de courage. Il y a beaucoup de gens qui ne se prennent pas au sérieux, qui ne prennent pas leur vie au sérieux, qui travaillent très dur toute la journée et puis le soir, parce qu’ils sont fatigués, cherchent à se distraire par toutes sortes de moyens. Ces personnes ne tournent pas vraiment leur regard vers l’intérieur pour trouver la cause de leurs problèmes. Ou alors, même si elles voient leurs problèmes, elles ne veulent pas vraiment reconnaître que leur vie ne leur donne pas satisfaction car cela serait trop déprimant. Il faut du courage pour vraiment vérifier la qualité de notre vie et, si c’est le cas, pour admettre honnêtement que nous n’en sommes pas satisfaits.

Des situations insatisfaisantes et leurs causes

Bien sûr, il y a plusieurs niveaux d’insatisfaction. Nous pourrions dire : « Quelquefois je suis de mauvaise humeur, d’autres fois tout va bien. Mais ça va. C’est la vie. » Si cela nous suffit, OK. Mais si nous espérons pouvoir améliorer les choses un tant soit peu, alors cela nous conduit à chercher un moyen pour y parvenir. Et pour trouver des méthodes qui améliorent la qualité de notre existence, nous devons tout d’abord identifier la source de nos problèmes. La plupart des gens cherchent la source de leurs problèmes à l’extérieur. « Si j’ai des difficultés dans ma relation avec toi, c’est à cause de toi. Tu ne te comportes pas comme je veux. » Nous pouvons également rendre responsable la situation politique ou économique. D’après certaines écoles de psychologie, des évènements traumatisants qui ont eu lieu dans notre enfance sont la cause de nos problèmes actuels. Il est très facile de rendre les autres responsables de notre malheur. Accuser les autres, la société ou la situation économique n’apporte pas vraiment une solution. Si ce cadre conceptuel correspond au nôtre, nous pouvons peut-être nous montrer magnanimes, ce qui peut s’avérer bénéfique, mais la plupart des gens se rendent compte que cela ne suffit pas pour les soulager durablement de leurs problèmes psychologiques ou de leur malheur.

Selon le bouddhisme, même si les autres, la société et ainsi de suite, contribuent à nos problèmes, ils n’en sont pas vraiment la source la plus profonde. Pour découvrir la source la plus profonde de nos difficultés, il est nécessaire de tourner notre regard vers l’intérieur. Après tout, si nous avons le sentiment d’être malheureux dans la vie, c’est une réponse à notre situation. Et différentes personnes répondent différemment à la même situation. Il suffit de nous observer nous-mêmes pour constater que notre réponse aux difficultés varie d’un jour à l’autre. Si seule la situation extérieure était la source du problème, alors notre réponse devrait être tout le temps la même, mais ce n’est pas le cas. Il y a des facteurs qui affectent la façon dont nous répondons aux situations, comme quand on a passé une bonne journée au travail, mais ce ne sont là que des facteurs de contribution superficiels. Ils ne vont pas assez en profondeur.

À y regarder de plus près, nous voyons que notre attitude envers la vie, envers nous-mêmes et notre situation contribue pour beaucoup à la façon dont nous nous sentons. Par exemple, nous ne nous apitoyons pas constamment sur nous-mêmes lorsque nous passons une bonne journée, mais si la journée n’est pas une bonne, le sentiment d’apitoiement sur nous-mêmes revient. Notre attitude fondamentale envers la vie forme notre vécu. Et si nous y regardons d’encore plus près, nous nous rendons compte que notre attitude mentale repose sur la confusion.

La confusion en tant que source de problèmes

Si nous explorons la confusion, nous constatons que l’un de ses aspects porte sur les causes et les effets comportementaux. Nous ne sommes pas clairs quant à ce qu’il faut faire ou dire et quant aux conséquences qui résulteront de nos actes et de nos paroles. Nous pouvons ne pas être clairs du tout concernant le genre de travail qui nous convient, notre aptitude au mariage, à avoir des enfants, etc. Si nous entamons une relation avec quelqu’un, quel en sera le résultat ? Nous n’en savons rien. En vérité, nos idées sur les conséquences de nos choix relèvent de la pure imagination. Nous croyons peut-être qu’en nous engageant davantage dans notre relation avec une certaine personne, nous serons heureux pour toujours comme dans un conte de fées. Si nous sommes en colère, nous croyons qu’il suffit de crier pour améliorer la situation. Nous n’avons qu’une idée très confuse sur la façon dont l’autre personne va réagir à ce que nous faisons, nous croyons que faire une scène et vider son sac va nous soulager et que tout va rentrer dans l’ordre. Mais tout ne rentre pas dans l’ordre. Nous voulons savoir ce qui va se passer. Nous nous tournons désespérément vers l’astrologie, ou bien nous lançons et relançons des pièces de monnaie comme l’enseigne le Livre des Changements, le Yi Jing. Pourquoi faisons-nous ces choses ? Parce que nous voulons avoir la maîtrise de ce qui se passe.

D’après le bouddhisme, il existe un niveau de confusion plus profond. C’est la confusion concernant la façon dont nous-mêmes et les autres existons, la façon dont le monde existe. Toute cette question sur la maîtrise des situations nous met dans la confusion. Nous croyons qu’il est possible d’avoir la maîtrise complète de tout ce qui nous arrive et ceci nous mène droit à la frustration. Il n’est pas possible de toujours tout avoir sous son contrôle. Ce n’est pas la réalité. La réalité est très complexe. Beaucoup de choses influencent ce qui se passe, pas seulement ce que nous faisons. Ce n’est pas non plus que nous n’ayons aucune maîtrise des choses, ni que nous soyons manipulés par des forces extérieures. Nous contribuons aux évènements mais nous ne sommes pas le seul facteur à déterminer ce qui arrive.

Du fait de notre état de confusion et d’insécurité, nous agissons souvent de façon destructrice sans même savoir qu’il s’agit d’un comportement destructeur – simplement parce que nous sommes sous l’influence d’émotions perturbatrices, d’attitudes mentales perturbatrices et de pulsions compulsives qui proviennent de nos habitudes. Non seulement nous agissons de façon destructrice envers les autres, mais en premier lieu nous nous comportons de façon autodestructrice. Autrement dit, nous nous créons davantage de problèmes. Si nous voulons avoir moins de problèmes ou si nous voulons en être libérés, ou pour aller encore plus loin, si nous voulons être en mesure d’aider les autres à sortir de leurs problèmes, nous devons reconnaître la source de nos limitations.

Se débarrasser de la confusion

Admettons que nous puissions reconnaître la confusion comme source de nos problèmes. Ce n’est pas trop difficile. Beaucoup de gens en arrivent au point de dire : « Je suis dans la confusion totale. Je ne sais vraiment plus où j’en suis. » Et ensuite ? Avant d’aller dépenser notre argent pour suivre tel cours ou faire telle retraite, il faut examiner très sérieusement si, oui ou non, nous sommes convaincus qu’il est possible de nous débarrasser de notre état de confusion. Si nous ne croyons pas qu’il soit possible de nous en débarrasser, alors qu’est-ce qu’on fait là ? Si nous assistons à un cours ou participons à une retraite dans le seul espoir qu’il devienne possible de pouvoir sortir de la confusion, alors ce n’est pas une base très solide. C’est une utopie.

Nous croyons peut-être que la liberté peut arriver de différentes façons, par exemple, que quelqu’un va nous sauver. Ce pourrait être une entité supérieure, une figure divine, Dieu par exemple ! et nous voilà des croyants régénérés. Une alternative consisterait à chercher un professeur spirituel, un ou une amie ou quelqu’un d’autre qui nous aiderait à sortir de la confusion. Dans de telles situations, il est facile de devenir dépendant de l’autre personne et de se comporter de façon immature. Nous sommes tellement prêts à tout pour trouver quelqu’un qui nous sauve, que nous n’exerçons plus aucun esprit de discrimination vis-à-vis de la personne vers laquelle nous nous tournons. Nous risquons de choisir quelqu’un qui n’est pas libéré de la confusion et qui, à cause de ses propres émotions et attitudes mentales perturbatrices, profite de notre dépendance naïve. Ce n’est pas une façon pertinente de procéder. Nous ne pouvons pas attendre d’un professeur spirituel ou de quiconque qu’il ou elle dissipe toute notre confusion. C’est à nous de dissiper notre propre confusion.

Le fait d’entretenir des relations avec un professeur spirituel peut créer des circonstances favorables, mais uniquement si la relation est saine. Si elle ne l’est pas, cela ne fait qu’empirer les choses et ne peut mener qu’à davantage de confusion. Au début, croyant que le professeur est parfait, que l’ami(e) est parfait(e), nous pouvons être plongés dans un état de refoulement de la réalité, mais tôt ou tard notre naïveté finit par s’estomper. Et lorsque nous commençons à voir les faiblesses de l’autre personne et à nous apercevoir qu’il ou elle ne va pas nous sauver de toute notre confusion, alors nous nous effondrons. Nous nous sentons trahis. Notre foi et notre confiance ont été trahies. Quel sentiment épouvantable ! Il est très important d’essayer d’éviter dès le départ qu’une telle situation se produise. Il faut pratiquer le Dharma, les mesures préventives. Il faut savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, ce que peut faire un professeur spirituel et ce qu’il ne peut pas faire ! Nous prenons des mesures préventives pour éviter de nous effondrer.

Il faut cultiver un état d’esprit qui soit exempt de confusion. La compréhension, qui est le contraire de la confusion, va l’empêcher de se manifester. Notre travail dans le Dharma doit être de l’ordre de l’introspection et de l’attention à nos attitudes mentales, à nos émotions perturbatrices et à notre comportement impulsif, compulsif ou névrosé. Cela signifie que nous sommes prêts à voir en nous-mêmes des choses qui ne sont pas tellement agréables, des choses que nous préférerions refouler. Lorsque nous remarquons que certaines choses sont la cause ou le symptôme de nos problèmes, alors nous devons appliquer des antidotes pour les surmonter. Et pour cela, nous avons besoin de la base que constituent l’étude et la méditation. Nous devons apprendre à identifier les émotions et attitudes mentales perturbatrices et leur origine.

La méditation

La méditation signifie que nous nous exerçons à appliquer ces différents antidotes dans une situation dont nous avons le contrôle et qu’ainsi, nous familiarisant avec eux, nous devenons capables de les appliquer dans la vie réelle. Par exemple, si nous avons l’habitude de nous fâcher lorsque les autres ne se comportent pas selon nos désirs, pendant la méditation nous pensons à ces situations et tâchons de les voir à partir d’un autre point de vue. Il y a de nombreuses raisons qui font que l’autre se comporte de façon désagréable. Ce n’est pas forcément pour nous contrarier ou parce qu’il ou elle ne nous aime pas. Dans la méditation, nous essayons de dissoudre des attitudes mentales comme « Mon ami(e) ne m’aime plus parce qu’il ou elle ne m’appelle pas. »

Si nous arrivons à traverser ce genre de situation en maintenant un état d’esprit plus détendu, plus compréhensif et plus patient, alors nous ne sommes plus aussi contrariés si la personne ne nous appelle pas pendant une semaine. Et lorsque nous commençons à êtres contrariés, nous nous rappelons que cette personne est probablement très occupée et qu’il serait égocentrique de croire que nous sommes ce qu’il y a de plus important dans sa vie. Une telle attitude nous aide à calmer notre émoi.

Le Dharma est une occupation à plein temps

La pratique du Dharma n’est pas un passe-temps. Ce n’est pas non plus quelque chose que l’on fait comme on pratique un sport ou une technique de relaxation. On ne fréquente pas un centre de Dharma pour faire partie d’un groupe ou pour se retrouver dans une atmosphère amicale. Il se peut qu’il soit agréable d’y aller, mais ce n’est pas le but. On ne va pas non plus dans un centre de Dharma comme un drogué qui va prendre sa dose – sa dose d’inspiration auprès d’un professeur charismatique et divertissant qui fait en sorte que l’on se sente bien. Si c’est le cas, on n’est pas plus tôt rentré chez soi que déjà on est en manque et que l’on a besoin d’une nouvelle dose. Le Dharma n’est pas une drogue. Les professeurs ne sont pas des drogues. La pratique du Dharma est un travail à plein temps. Ce dont nous parlons, c’est d’un travail sur nos attitudes mentales envers tout ce qui concerne notre existence. Si nous travaillons à développer un sentiment d’amour pour tous les êtres doués de sensibilité par exemple, alors il faut commencer par notre famille. Beaucoup de gens restent assis dans leur chambre à méditer sur l’amour, mais n’arrivent pas à s’entendre avec leurs parents ou leur conjoint. C’est triste.

Éviter les extrêmes

Lorsque nous essayons d’appliquer le Dharma aux situations réelles de notre vie à la maison et au travail, il faut que nous évitions les extrêmes. Un pôle extrême consiste à faire porter aux autres l’entière responsabilité de la situation et l’autre extrême consiste à prendre sur soi toute la responsabilité. Les évènements de la vie sont très complexes. Les deux parties y contribuent, les autres et nous-mêmes y contribuons. Nous pouvons essayer d’amener les autres à changer leur comportement et leurs attitudes, mais je suis sûr que nous savons tous par expérience que ce n’est pas chose facile – surtout si nous nous posons en moralistes bien-pensants et accusons l’autre de se comporter comme un pauvre pécheur. Il est beaucoup plus facile d’essayer de se changer soi-même. Nous pouvons quand même faire des suggestions aux autres dans la mesure où ils sont réceptifs et que nos suggestions ne les rendent pas plus agressifs, mais la plus grande partie de notre travail porte sur nous-mêmes.

Lorsque nous travaillons sur nous-mêmes, il faut faire attention à une autre paire d’extrêmes : être complètement préoccupés par nos sentiments, ou ne pas en être conscients du tout. Le premier extrême est une préoccupation narcissique. Nous ne sommes concernés que par ce que nous ressentons et tendons à ignorer ce que les autres ressentent. Nous tendons à penser que notre ressenti est beaucoup plus important que celui des autres. D’un autre côté, nous pouvons être complètement coupés de nos sentiments ou ne rien ressentir du tout, comme si nos émotions étaient anesthésiées. Il faut un équilibre délicat pour éviter ces extrêmes. Ce n’est pas si facile.

Si nous nous surveillons constamment, ceci crée une dualité imaginaire – nous-mêmes et ce que nous ressentons ou faisons – et, donc, nous ne pouvons pas vraiment entrer en relation avec quelqu’un d’autre ou être avec l’autre. Le véritable art consiste à être connecté et à agir avec naturel et sincérité tout en ayant une partie de son attention dirigée sur sa motivation et ainsi de suite. Il faut absolument essayer, mais il n’est pas nécessaire pour autant de fracturer son comportement au point d’en oublier sa relation à l’autre. Je devrais aussi insister sur le fait qu’il est parfois utile d’informer l’autre personne que, tout en étant présents à la relation, nous vérifions notre motivation et nos sentiments. Mais il serait très narcissique de nous sentir obligés de le dire. Souvent ce que nous ressentons n’intéresse personne et il serait très prétentieux de croire que les autres veulent le savoir. Lorsque nous nous rendons compte que nous commençons à agir en égoïstes, il suffit d’arrêter. Ce n’est pas la peine de l’annoncer.

Un autre ensemble de deux extrêmes consiste à croire que nous sommes entièrement bons ou entièrement mauvais. À mettre trop l’accent sur nos difficultés, nos problèmes et nos émotions perturbatrices, nous pouvons finir par croire que nous sommes mauvais, ce qui peut très facilement dégénérer en un sentiment de culpabilité. « Il faut que je pratique, parce que si je ne pratique pas, je suis mauvais. » Voilà une base bien névrotique pour la pratique !

Il faut aussi éviter l’autre extrême qui consiste à mettre trop en avant nos côtés positifs. « Nous sommes tous parfaits. Il suffit de voir notre nature de bouddha. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » C’est très dangereux parce que cela peut impliquer que nous n’avons pas besoin d’abandonner quoique ce soit, ni de faire cesser nos attitudes négatives parce qu’il suffit de voir notre nature de bouddha. « Je suis merveilleux, je suis parfait, je n’ai pas besoin d’arrêter mon comportement négatif. » Ce qu’il nous faut, c’est un équilibre. Si nous nous sentons déprimés par rapport à nous-mêmes, souvenons-nous alors de notre nature de bouddha ; si nous nous sentons euphoriques, souvenons-nous de nos côtés négatifs.

Devenir responsable

Il s’agit essentiellement pour nous de devenir responsables de nous-mêmes, de notre propre développement et de nous débarrasser de nos problèmes. Bien sûr, nous avons besoin d’aide, ce n’est pas facile de faire ça tout seul. Nous pouvons recevoir de l’aide de la part de professeurs spirituels ou de notre communauté spirituelle, de personnes qui partagent nos valeurs et qui font un travail sur elles-mêmes au lieu de reporter leurs problèmes sur les autres. C’est pourquoi il est important, dans une relation, de partager la même attitude, en particulier celle qui consiste à ne pas blâmer l’autre pour les problèmes qui surviennent. Si les deux parties se rejettent la responsabilité, ça ne marche pas. S’il y en a une qui fait un travail sur soi et que l’autre ne fait que critiquer, ça ne marche pas non plus. Si nous nous trouvons déjà dans une relation où l’autre personne nous rend responsable des difficultés et que nous en sommes à nous demander en quoi nous pouvons bien y contribuer, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille cesser la relation, mais c’est plus difficile. Il faut essayer de ne pas jouer les martyrs dans cette relation : « Tout ce que j’ai à supporter ! Comme c’est dur ! » Toute la situation peut être très névrotique.

Recevoir une inspiration

La forme de soutien que nous pouvons recevoir d’un professeur spirituel, d’une communauté spirituelle et d’amis dont nous partageons les mêmes valeurs est ce que l’on appelle parfois « l’inspiration ». Les enseignements du bouddhisme insistent beaucoup sur l’inspiration reçue du Triple Joyau, des professeurs, etc. Le mot tibétain jinlab (byin-rlabs) est habituellement traduit par « bénédictions », ce qui est une traduction impropre. Nous avons besoin d’inspiration, d’une sorte de force pour continuer.

La voie du Dharma n’est pas une voie facile. Cela signifie s’occuper du côté laid de la vie. Nous avons besoin de sources d’inspiration qui soient fiables. Si nous prenons comme source d’inspiration des professeurs qui rapportent des histoires fabuleuses de miracles et toutes ces sortes de choses – ce ne sera pas très fiable. Il est certain que cela peut être passionnant mais il faut examiner en quoi cela nous influence. Dans bien des cas, cela vient fortifier un monde imaginaire dans lequel nous souhaitons le salut par la voie des miracles. Nous imaginons qu’un grand magicien va nous sauver grâce à ses pouvoirs miraculeux ou que nous serons tout à coup capables d’acquérir nous-mêmes ces choses miraculeuses. Il faut être très prudent vis-à-vis de ces récits fabuleux. Ils peuvent nous inspirer dans notre foi et cela peut être utile, mais ce n’est pas la solide base d’inspiration dont nous avons besoin.

Un parfait exemple est celui du Bouddha. Le Bouddha n’essayait pas d’« inspirer » les gens ni de les impressionner en leur racontant des histoires fabuleuses. Il ne prenait pas des airs importants à se promener et à bénir les gens, ou à faire des choses de ce genre. L’analogie que le Bouddha utilisait, une analogie que l’on retrouve à travers tous les enseignements du bouddhisme, est qu’un bouddha est comme le soleil. Le soleil n’essaie pas de réchauffer les gens. Tout naturellement, le soleil, de par sa façon d’être le soleil, donne spontanément de la chaleur à tout le monde. Et si écouter une histoire fabuleuse, ou être touchés au front par une statue, ou recevoir une cordelette rouge à nouer autour du cou, peut nous rendre euphoriques, ce n’est pas solide. Une source fiable d’inspiration, c’est la façon d’être du professeur, naturelle et spontanée – son caractère, sa façon d’être en tant que résultat de sa pratique du Dharma. C’est ça qui nous inspire, et non pas ce que quelqu’un fait pour nous divertir. Bien que ce ne soit peut-être pas aussi passionnant qu’une histoire fabuleuse, ceci va nous donner un solide sentiment d’inspiration.

Au fur et à mesure que nous avançons, nous pouvons nous inspirer nous-mêmes de notre propre progrès – non pas de l’acquisition de pouvoirs miraculeux, mais de la façon dont notre caractère change lentement. Les enseignements insistent toujours sur le fait qu’il faut nous réjouir de nos actes positifs. Il est très important de nous rappeler que le progrès n’est jamais linéaire. Les choses ne s’améliorent pas de jour en jour. L’une des caractéristiques du samsara est que nos humeurs connaissent des hauts et des bas jusqu’à ce que nous soyons complètement libérés du samsara, ce qui est un état incroyablement avancé. Il faut nous attendre à être tantôt heureux, tantôt malheureux. Tantôt nous serons capables d’agir de façon positive, tantôt nos habitudes névrotiques prendront le dessus. Il y a des hauts et des bas, ça monte et ça descend. Normalement, il n’y a pas de miracle.

Les enseignements sur les méthodes qui permettent d’éviter les huit préoccupations mondaines soulignent la nécessité de garder la tête froide lorsque tout va bien et de ne pas se sentir déprimé lorsque ça va mal. C’est la vie. Il faut regarder les effets à long terme, pas les effets à court terme. Par exemple, si nous pratiquons depuis cinq ans, nous pouvons constater qu’il y a beaucoup de progrès depuis ce temps-là. Même si nous sommes parfois mécontents, si nous constatons que nous sommes capables de faire face aux situations avec un esprit et un cœur plus sereins, plus clairs, c’est l’indication que nous avons fait des progrès, et c’est inspirant. Ce n’est pas spectaculaire, on aimerait bien que ce soit spectaculaire, le spectaculaire nous fait décoller. Mais c’est une inspiration solide.

Être pragmatique

Ce dont nous avons besoin, c’est d’être pragmatiques et d’avoir les pieds sur terre. Quand nous faisons des pratiques de purification comme la pratique de Vajrasattva, il ne faut surtout pas penser que Saint Vajrasattva nous purifie. Ce n’est pas une figure qui existe à l’extérieur, un grand saint qui va nous sauver et nous conférer la purification. Ce n’est pas du tout le processus. Vajrasattva représente la pureté naturelle de l’esprit de claire-lumière qui n’est pas, de façon inhérente, taché de confusion. La confusion peut être écartée. C’est en reconnaissant la pureté naturelle de l’esprit au moyen de nos propres efforts que nous pouvons lâcher la culpabilité, les potentialités négatives, etc. C’est ce qui permet au processus de purification de fonctionner.

De plus, au fur et à mesure que nous effectuons toutes ces pratiques et que nous nous appliquons à intégrer le Dharma dans notre vie quotidienne, il est important que nous reconnaissions et acceptions notre niveau. Il est de toute première importance de ne pas être prétentieux et de ne pas avoir le sentiment d’être à un stade plus élevé qu’on ne l’est en réalité.

Aborder le Dharma à partir d’un milieu d’origine catholique

La plupart d’entre nous ici sommes issus d’un milieu catholique. Lorsque nous abordons le Dharma et commençons à l’étudier, ce n’est pas la peine d’avoir le sentiment de devoir abandonner le catholicisme pour se convertir au bouddhisme. Il est important toutefois de ne pas mélanger les deux pratiques. Nous ne faisons pas trois prosternations devant l’autel avant de nous asseoir dans une église. De même, lorsque nous faisons une pratique bouddhique, nous ne visualisons pas la Vierge Marie, nous visualisons des figures de bouddha. Nous faisons chaque pratique séparément. Quand nous allons à l’église, nous allons à l’église ; quand nous faisons une méditation bouddhique, nous faisons une méditation bouddhique. Il y a beaucoup de traits communs comme l’importance de l’amour, d’aider les autres, etc. Il n’y a pas de conflit à la base. Si nous pratiquons l’amour, la charité, que nous aidons les autres, nous sommes à la fois un bon catholique et un bon bouddhiste. Un jour, il faudra bien finir par choisir, mais seulement si nous sommes prêts à diriger tous nos efforts vers l’atteinte d’un immense développement spirituel. Si nous voulons aller en haut d’un bâtiment, nous ne pouvons pas monter deux escaliers à la fois. Je pense que c’est une très bonne image. Si nous fonctionnons seulement au niveau de la base du bâtiment, au rez-de-chaussée, pas de problème, il ne faut pas s’inquiéter, nous pouvons profiter des deux.

Éviter la loyauté déplacée

Tout en appliquant le Dharma à notre vie quotidienne, gardons-nous bien de taxer de mauvaise ou d’inférieure la religion dans laquelle nous sommes nés, ou de la rejeter. Ce serait une grande erreur. On pourrait alors devenir un bouddhiste fanatique ou un anti-catholique fanatique par exemple. Les gens font ça aussi avec le communisme et la démocratie. Un mécanisme psychologique appelé « loyauté déplacée » prend le dessus. Il y a une tendance à vouloir être loyal envers sa famille, son milieu et ainsi de suite. Nous voulons donc être loyaux envers le catholicisme quoique nous l’ayons rejeté. Si nous ne sommes pas loyaux envers notre milieu d’origine et que nous le rejetons complètement comme étant mauvais, nous avons le sentiment d’être complètement mauvais. Comme c’est une situation extrêmement inconfortable, nous ressentons inconsciemment le besoin de trouver, dans notre milieu d’origine, quelque chose envers lequel nous pouvons être loyaux.

La tendance à être loyal envers certains aspects des moins bénéfiques de notre milieu d’origine est inconsciente. Par exemple, il se peut que nous rejetions le catholicisme, mais nous apportons dans le bouddhisme une grande peur des enfers. Une de mes amies, qui était une catholique très fervente, a connu une véritable crise existentielle après s’être tournée vers le bouddhisme avec tout autant de ferveur. « J’ai abandonné le catholicisme, alors je vais aller dans l’enfer catholique ; et si j’abandonne le bouddhisme pour retourner au catholicisme, j’irai dans l’enfer bouddhique ! ». Ça peut avoir l’air drôle, mais c’était un vrai problème pour elle.

Nous apportons souvent inconsciemment certaines attitudes du catholicisme dans notre pratique bouddhique. Les plus courantes sont les sentiments de culpabilité et la recherche de miracles ou d’autres personnes pour nous sauver. Si nous ne pratiquons pas, nous avons le sentiment que nous devrions pratiquer, et que si nous ne le faisons pas, nous sommes coupables. Ces idées ne nous apportent aucune aide. Il faut nous en rendre compte lorsque nous nous comportons de la sorte. Nous devons examiner notre milieu d’origine et en reconnaître les aspects positifs pour pouvoir être loyaux envers eux plutôt qu’envers les aspects négatifs. Au lieu de penser : « J’ai hérité des sentiments de culpabilité et de la recherche de miracles », nous pouvons penser : « J’ai hérité de la tradition catholique de l’amour, de la charité et de l’aide aux malheureux. »

Nous pouvons faire la même chose avec notre famille. Il se peut que nous rejetions notre famille et puis qu’inconsciemment nous soyons loyaux envers ses traditions négatives plutôt qu’envers ses traditions positives. Par exemple, si nous découvrons que nous sommes très reconnaissants pour l’éducation catholique que nous avons reçue, alors nous pouvons suivre notre propre voie sans entrer en conflit avec notre passé et sans que des sentiments négatifs viennent perturber notre progrès.

Il est important d’essayer de comprendre la validité psychologique de ce mécanisme. Si nous pensons à notre passé – notre famille, notre religion de naissance ou quoi que ce soit d’autre – comme étant négatifs, alors nous tendons à avoir une attitude négative envers nous-mêmes. D’un autre côté, si nous pouvons reconnaître les choses positives de notre milieu d’origine et de notre passé, nous tendons alors à avoir une attitude positive envers nous-mêmes. Ceci nous aide à être beaucoup plus stables sur notre voie spirituelle.

Quelques remarques pour conclure

Il faut que nous procédions lentement, pas à pas. Lorsque nous écoutons des enseignements très avancés, que nous allons à des initiations tantriques, etc., et bien que les grands maîtres du passé aient dit que « dès que vous entendez un enseignement, mettez-le tout de suite en pratique », nous devons déterminer si c’est quelque chose qui est trop avancé pour nous ou si c’est quelque chose que nous pouvons mettre en pratique dès maintenant. Si c’est trop avancé, nous devons discerner les pas qu’il faudra faire sur le chemin qui nous prépare à devenir capables de mettre ces enseignements en pratique et, ensuite, nous devons les exécuter. Bref, comme l’un de mes professeurs, Guéshé Ngawang Dhargyey le disait, « si nous pratiquons des méthodes fantaisistes, nous obtenons des résultats imaginaires ; si nous pratiquons des méthodes pratiques, nous obtiendrons des résultats pratiques. »